De la plante au comprimé

Actuellement, deux molécules issues du cannabis occupent la professeure Desgagné-Penix, experte mondiale dans le métabolisme des plantes: le THC, connu pour ses effets psychoactifs, et le CBD, utilisé comme antidouleur.
Photo: Tony Dejak Associated Press Actuellement, deux molécules issues du cannabis occupent la professeure Desgagné-Penix, experte mondiale dans le métabolisme des plantes: le THC, connu pour ses effets psychoactifs, et le CBD, utilisé comme antidouleur.

La nature a longtemps été la seule source de traitement disponible pour l’être humain. Ce n’est que grâce aux récentes avancées technologiques que l’on comprend les véritables mécanismes des plantes médicinales. Ces dernières auraient le potentiel de guérir les grands maux de notre époque. La médecine traditionnelle n’a pas dit son dernier mot.

Des remèdes de grand-mère : c’est ainsi que l’on a tendance à qualifier les traitements ou infusions à base de végétaux. S’il est vrai que le charlatanisme s’invite souvent dans le domaine des plantes médicinales en vantant leurs vertus miraculeuses, il reste que les végétaux sont à l’origine de la création de nombreux médicaments. Par exemple, l’aspirine est inspirée d’une molécule qu’on trouve dans les écorces de saule : l’acide salicylique.


 

Si l’industrie pharmaceutique a délaissé la forêt au profit des procédés de synthèse, cette dernière est en voie de retrouver ses lettres de noblesse. « La pharmacopée moderne a évolué à partir des produits de la nature. Ce sont eux qui nous ont fourni une grande partie de l’arsenal pharmaceutique que l’on connaît aujourd’hui », rappelle le professeur de pharmacologie Pierre Haddad.

Des 400 000 espèces de plantes répertoriées dans le monde, nous n’aurions étudié le potentiel pharmaceutique que de 6 %. Qui sait quels secrets recèle la grande majorité non explorée ? « Nous avons seulement effleuré le sommet de l’iceberg. Nous sommes loin d’avoir découvert la panoplie de molécules issues des plantes », explique Isabel Desgagné-Penix, professeure de biochimie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Un savoir millénaire

Les Premières Nations utilisent les plantes à des fins de guérison depuis des milliers d’années. C’est d’ailleurs vers les communautés autochtones que l’on se tourne quand on cherche de nouvelles molécules d’origine végétale. « Quand on explore de nouvelles plantes, on se fie à des savoirs ancestraux. Sinon, c’est comme piger dans un sac les yeux fermés », constate Isabel Desgagné-Penix.

Pierre Haddad s’est aussi tourné vers les détenteurs de savoir autochtones pour étudier des plantes connues pour leurs propriétés antidiabétiques. Après avoir consulté une centaine d’aînés dans six communautés cries, il a obtenu une liste de 50 espèces ayant le potentiel de réduire les symptômes associés au diabète.

Son objectif n’est toutefois pas de développer de nouveaux médicaments. « Je veux traduire le savoir traditionnel dans un langage scientifique. Le système de santé n’est pas très accueillant et les professionnels de la santé sont encore méfiants par rapport à la médecine traditionnelle. Le but ultime, c’est d’arriver avec des données probantes et de leur dire : voici les mécanismes en jeu, alors vous ne pouvez plus dire que ça ne fonctionne pas », dit-il.

Le livre de recettes des plantes

Comprendre les mécanismes des plantes médicinales n’est pas une mince tâche. Comment identifier la ou les molécules responsables de ses vertus antibactériennes ou anticancéreuses ? C’est le défi que relève chaque jour la professeure Desgagné-Penix. Experte mondiale dans le métabolisme des plantes, elle souhaite comprendre la façon dont les végétaux fabriquent des molécules d’intérêt. Elle identifie les gènes ou les enzymes qui les rendent si performantes dans la guérison de certaines maladies. Par la suite, elle s’affaire à reproduire ces composés en laboratoire.

Chaque plante médicinale produit une très petite quantité de chaque molécule. Pour espérer en récolter assez afin de développer un médicament, il faut absolument trouver une autre méthode de production. Mme Desgagné-Penix a trouvé une façon originale de le faire : à partir des microalgues. En modifiant le métabolisme de ces petites plantes microscopiques, elle réussit à y faire pousser une grande quantité de biomolécules. Une fois la recette maîtrisée, nul besoin de la plante.

Actuellement, deux molécules issues du cannabis l’occupent : le THC, connu pour ses effets psychoactifs, et le CBD, utilisé comme antidouleur.

Des spécialistes de l’adaptation

L’immobilité des plantes les rend très vulnérables aux aléas du climat et aux prédateurs. Dans ces conditions, elles sont contraintes de développer des systèmes de défense pour assurer leur survie. « Selon moi, toutes les plantes ont le potentiel d’avoir des propriétés médicinales parce qu’elles ont toutes des molécules spécifiques pour se protéger contre les invasions d’insectes, les herbivores, les rayons UV ou le froid », rappelle Isabel Desgagné-Penix.

Toutefois, peu de végétaux font face à des conditions aussi extrêmes que ceux que l’on retrouve au-delà du 49e parallèle. Alors que la forêt amazonienne a longtemps été l’eldorado des chercheurs, ils ont maintenant les yeux tournés vers le Grand Nord. Des froids extrêmes, des prédateurs et des rayons UV parfois intenses : autant de stress qui poussent les plantes à produire des molécules de défense. Cela a intrigué une équipe de recherche de l’Université Laval menée par le professeur de chimie Normand Voyer.

En plus de deux molécules jamais identifiées et ayant un grand potentiel antimicrobien, ils ont aussi découvert un champignon microscopique du Nunavut qui aurait la capacité de combattre le parasite responsable de la malaria… même si ce dernier n’a jamais été confronté à une telle maladie ! La nature n’a pas dit son dernier mot.

Utiles en médecine

L’écorce de l’if du Canada, arbre centenaire dans l’ouest du pays, produit le taxol, une molécule anticancéreuse. Le narcisse produit la galantamine, une molécule qui ralentit l’évolution de la maladie d’Alzheimer.