Aide à mourir: seul le patient est juge de sa tolérance à la douleur, rappelle le Collège des médecins

Certains médecins posent des questions ou font des commentaires en contravention à Loi concernant les soins de fin de vie.
Photo: iStock Certains médecins posent des questions ou font des commentaires en contravention à Loi concernant les soins de fin de vie.

Cinq ans après l’adoption de la Loi concernant les soins de fin de vie, le Collège des médecins du Québec (CMQ) a tenu à rappeler à ses membres qu’il ne leur revenait pas le droit de juger « le niveau de tolérance de la souffrance » de leur patient qui souhaite demander l’aide médicale à mourir.

« Nous avons reçu des témoignages selon lesquels des patients s’étaient fait dire “qu’ils étaient encore capables de manger et de boire” ou “qu’ils ne souffraient pas assez” pour formuler une telle demande. Or, le législateur a bien spécifié que c’est la personne elle-même qui est juge du niveau de tolérance de sa souffrance », précisent le président et le secrétaire du Collège, Mauril Gaudreault et Yves Robert, dans l’éditorial de leur dernière infolettre.

Les deux médecins y précisent que tout patient a le droit de faire une demande d’aide médicale à mourir (AMM), autant de fois qu’il le souhaite, et qu’un médecin ne peut l’en empêcher. Pour appuyer leur propos, ils renvoient leurs membres au sixième alinéa de l’article 26 de la Loi concernant les soins de fin de vie. Il y est spécifié que, parmi les conditions requises pour obtenir l’AMM, la personne doit éprouver « des souffrances physiques ou psychiques constantes, insupportables et qui ne peuvent être apaisées dans des conditions qu’elle juge tolérables ».

Un rappel qui se veut avant tout un « travail de sensibilisation » plutôt qu’une « réprimande » adressée aux médecins québécois, précise toutefois au Devoir le secrétaire du CMQ, Yves Robert.

L’introduction de l’aide médicale à mourir a été un changement de paradigme majeur, explique-t-il. C’est une toute nouvelle façon de concevoir la vie et les soins. Ça nécessite inévitablement une forme d’apprivoisement et d’intégration. Et pour ça il faut du temps, ce sera notre meilleur allié.

 

Bien qu’il n’ait pas enquêté sur les raisons qui ont poussé des médecins à répondre de la sorte à leurs patients — les empêchant ainsi de se prévaloir de leur droit — M. Robert a tout de même une idée sur la question. C’est surtout l’interprétation des lois qui peut poser problème selon lui, particulièrement le critère de « fin de vie » de la loi québécoise et celui de « mort raisonnablement prévisible » de la loi fédérale. « C’est sûr que certains médecins préfèrent ne pas prendre de chance et s’assurer que la personne est dans une situation de mort imminente pour respecter la loi. […] Mais [l’AMM] ce n’est pas qu’une application de loi, c’est d’abord une bonne relation entre médecin et patient. C’est la capacité de bien communiquer, d’identifier le meilleur soin pour le patient, et lui offrir dans les meilleures conditions possibles. »

Fuir la pratique

Le Dr Robert croit aussi que plusieurs de ses pairs veulent surtout éviter de donner l’AMM. « Certains médecins ne veulent simplement pas donner l’aide médicale à mourir, sans l’avouer, explique-t-il. C’est là qu’il faut leur rappeler qu’ils ont le droit d’avoir une objection de conscience. Mais leur code de déontologie et la loi québécoise [sur l’AMM] les obligent dans ce cas à diriger le patient vers un autre collègue qui, lui, n’aura pas de réticence face à la pratique ». Ils ont de plus un devoir minimal d’information et d’assistance auquel ils ne peuvent se soustraire pour que le patient puisse « bénéficier de ses droits de façon libre et éclairée. »

Et au-delà du malaise ressenti à l’idée de donner l’AMM, d’autres médecins veulent surtout s’éviter toutes les démarches qu’elle implique, pense le Dr Robert. Car la pratique demande « beaucoup de temps ». Elle nécessite plusieurs visites du patient pour évaluer au mieux sa motivation et sa compréhension de l’AMM. Il faut aussi prévoir le temps de faire des ordonnances et d’aller chercher les trousses nécessaires en pharmacie pour ensuite les rapporter après la procédure. Sans compter les longues discussions avec le patient et sa famille, avant, pendant et après. « Et en plus de tout ça il faut déclarer la chose en remplissant un formulaire en ligne qui peut prendre entre une demi-heure et deux heures parfois. Tout ça a de quoi démotiver un certain nombre de médecins », concède-t-il.

« Phase d’apprentissage »

Après plus de quatre ans de pratique — adoptée le 5 juin 2014, l’AMM est officiellement entrée en vigueur le 10 décembre 2015 — il reste donc des mythes à briser, des corrections à appliquer, et de la formation à donner. « Pour l’aide médicale à mourir, la technique est simple, c’est surtout le contexte et l’interprétation des lois qui sont complexes », estime le secrétaire du CMQ.

Mais il n’y a pas lieu d’être alarmiste pour le moment, dit-il, assurant que « la majorité des cas d’aide médicale à mourir sont conformes à la loi et se passent très bien. »

Le milieu médical est simplement encore « en phase d’apprentissage ». « L’introduction de l’aide médicale à mourir a été un changement de paradigme majeur, explique-t-il. C’est une toute nouvelle façon de concevoir la vie et les soins. Ça nécessite inévitablement une forme d’apprivoisement et d’intégration. Et pour ça, il faut du temps, ce sera notre meilleur allié. »

Une situation qui n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel dans le monde médical. Se rappelant ses premiers pas dans la profession, le Dr Robert donne l’exemple du sida, qui était alors « une nouvelle maladie sans nom, omniprésente et dont on mourrait énormément ». « Dans mon cours de médecine, il n’y avait aucun livre, aucun chapitre sur le sida. On a dû l’écrire par la suite, nous les médecins. Et ce sont les patients qui nous ont tout appris. Ça a pris une bonne dizaine d’années avant qu’on commence à comprendre la maladie. Et 40 ans plus tard, on apprend encore. »