Avortement: nouvelles questions et vieux démons

Une manifestante pro-vie proteste contre l’avortement devant les bureaux de Planned Parenthood, un organisme états-unien qui dispense une pluralité de services aux femmes.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Une manifestante pro-vie proteste contre l’avortement devant les bureaux de Planned Parenthood, un organisme états-unien qui dispense une pluralité de services aux femmes.

Le cas Chantal Daigle contre Jean-Guy Tremblay, dont c’était le 30e anniversaire cette semaine, a ramené dans l’imaginaire collectif un chapitre de l’histoire de l’avortement marqué par un relent de patriarcat alimenté par l’idéologie masculiniste.

« Jamais, dans la longue bataille pour l’avortement, entamée en 1970, un “géniteur” n’avait-il osé s’immiscer publiquement dans la décision d’une femme d’avorter », rappelait cette semaine la chroniqueuse Francine Pelletier. Trois décennies après ce cas qui a fait sortir dans les rues de Montréal des milliers de manifestants qui ont offert leur soutien à Chantal Daigle, le droit à l’avortement vit un sérieux recul aux États-Unis de Mike Pence, pendant que de nouvelles questions complexifient la croisade du Dr Morgentaler.

Le cas de Baby Roe

Depuis mars 2019, Ryan Magers, un jeune résident de l’Alabama, est à l’origine d’une poursuite judiciaire au nom d’une cause très similaire à la croisade menée à l’été 1989 par Jean-Guy Tremblay : le droit de tout homme à forcer sa partenaire à donner naissance contre son gré. Dans un étrange dénouement, le juge Frank Barber, qui a entendu la cause de Magers, a également permis à un embryon de poursuivre sa mère.

Aux États-Unis, le discours des conservateurs sur le droit à la vie implique que le droit à la vie du foetus prédomine sur les droits de la femme

L’histoire derrière ce cas aussi bizarre qu’inquiétant pour la liberté des femmes de disposer de leur corps commence par la petite amie adolescente de Ryan Magers, qui est tombée enceinte. Elle ne voulait pas garder le bébé (et selon le père de celle-ci, elle ne voulait pas vraiment avoir de relation sexuelle avec Magers). La jeune femme a subi un avortement à six semaines de grossesse, malgré les objections de son petit ami. Une décision qui a rendu en colère Ryan Magers. À un point tel que celui-ci a décidé de poursuivre l’Alabama Center for Reproductive Alternatives, la clinique où son ex a subi son avortement, et de se faire le porte-parole de « Baby Roe », l’embryon de six semaines issu de la relation sexuelle qu’il a eue avec son ex.

« Ce cas a contribué à l’escalade qui a mené à la criminalisation de l’avortement en Alabama », évoque Andréanne Bissonnette, chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, qui perçoit dans le cas de Ryan Magers et Baby Roe des similitudes avec l’histoire de Chantal Daigle et Jean-Guy Tremblay. « Aux États-Unis, le discours des conservateurs sur le droit à la vie implique que le droit à la vie du foetus prédomine sur les droits de la femme », souligne la chercheuse, qui indique que c’est le droit à la vie privée qui est en cause, dans une telle interprétation de la Constitution.

« Cela traduit une volonté du contrôle du corps de l’individu par l’État, et l’on voit plusieurs législateurs (en majorité des femmes) tenter de montrer l’absurdité de ce type de loi. Parce qu’en suivant telle logique, on pourrait aussi obliger les hommes à être vasectomisés. Et on pourrait dire que si on était réellement pro-vie, on s’opposerait à la peine de mort, on se montrerait beaucoup plus favorables aux investissements pour l’aide aux enfants et à d’autres types de programmes sociaux », exprime Andréanne Bissonnette.

D’éthique et de morale

L’année 2019, à ce jour, aura été sombre pour la pérennité de l’arrêt Roe c. Wade aux États-Unis, avec des projets de loi visant à restreindre le droit à l’avortement soumis dans 28 États américains. Plus récemment, la sortie du film Unplanned — considéré par plusieurs comme une véhicule de propagande antichoix — a contribué à la conjoncture favorable de la droite religieuse.

« Pour avoir vu le film, je peux affirmer qu’aucune scène d’avortement n’est conforme à la réalité. C’est très dangereux d’ainsi démoniser l’avortement et le travail de Planned Parenthood, qui dispense une pluralité d’autres services aux femmes », partage Andréanne Bissonnette.

Revenant sur l’affaire Daigle-Tremblayen entrevue avec Le Devoir cette semaine, l’ex-journaliste et professeure à la retraite Armande Saint-Jean évoquait, quant à elle, comment cette histoire a réveillé les consciences. « Ce sont des droits qu’on a gagnés de haute lutte, qui ne sont jamais garantis », a-t-elle rappelé.

Accessibilité

Au nord de la frontière, si l’avortement est légal depuis 1988, c’est l’accès à la procédure qui pose problème dans certaines zones du pays hors des centres urbains. En Alberta par exemple, où se multiplient les pancartes antiavortement, seules trois cliniques pratiquent des avortements (deux à Calgary et une à Edmonton). Du côté de l’Île-du-Prince-Édouard, une longue bataille judiciaire a mené à l’ouverture d’une première clinique, en 2016, où on limite les avortements aux neuf premières semaines de grossesse. En raison de longues listes d’attente — les femmes doivent attendre de cinq à six semaines —, plusieurs résidentes de cette province doivent envisager de voyager dans une province voisine pour obtenir cette procédure.

 
Photo: John Locher Associated Press L’année 2019, à ce jour, aura été sombre pour la pérennité de l’arrêt Roe c. Wade aux États-Unis, avec des projets de loi visant à restreindre le droit à l’avortement soumis dans 28 États américains. Pour plusieurs manifestants pro-choix, ce retour en arrière, soit à des méthodes d’avortement dangereuses pour la santé des femmes, n’est pas une option.

En Ontario, un jugement rendu par la Cour d’appel au mois de mai 2019 a été accueilli comme une victoire par de nombreux militants canadiens pour un meilleur accès en matière de droits et services liés à la santé reproductive. Ce jugement a tranché que les médecins de la province ne peuvent refuser de prodiguer certaines procédures comme l’avortement ou l’aide médicale à mourir pour motifs religieux ou moraux. « Essentiellement, cette décision reconnaît l’importance d’offrir ces services dans des communautés éloignées où l’avortement n’est pas accessible », exprime Megan Stephens, directrice exécutive de l’organisme Women’s Legal Education and Action Fund (LEAF.)

Sur le site de la Fédération québécoise pour le planning des naissances (FQPN), on apprend qu’environ 29 000 avortements sont pratiqués chaque année et qu’en moyenne, une Québécoise sur trois aura recours à l’avortement dans sa vie. « Un chiffre stable et comparable aux autres pays industrialisés où l’avortement et la contraception sont légaux ou accessibles », est-il indiqué.

Si selon la FQPN, 80 % de la population québécoise est pour le libre choix et le gouvernement québécois a pris quatre fois position pour le droit à l’avortement, la Fédération demeure vigilante : au niveau fédéral, plus de 40 motions visant à attaquer ou limiter le droit à l’avortement ont été déposées depuis 1988. Des 200 centres d’aide à la grossesse antichoix au Canada, il en existe une vingtaine seulement au Québec.