Le Dr Mukwege ne s’offre aucun répit

De passage à Montréal, le Dr Denis Mukwege a rappelé que la violence sexuelle n’avait ni culture ni frontières, qu’elle était l’affaire de tous.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir De passage à Montréal, le Dr Denis Mukwege a rappelé que la violence sexuelle n’avait ni culture ni frontières, qu’elle était l’affaire de tous.

Il a déjà sauvé plus de 54 000 femmes mutilées par les violences sexuelles en République démocratique du Congo (RDC), et il n’entend pas en rester là. Le Nobel de la paix 2018, le Dr Denis Mukwege, souhaite bientôt faire plus grâce à l’entente signée vendredi entre sa fondation et l’Université de Montréal pour former plus de spécialistes pour traiter les survivantes du « terrorisme sexuel ».

Celui que l’on surnomme « l’homme qui répare les femmes » était de passage à Montréal, dans l’espoir de démultiplier l’impact du travail abattu depuis 20 ans en RDC pour venir opérer et soigner les milliers de femmes et d’enfants victimes de viols et de mutilations sexuelles, des actes de barbarie immondes utilisés comme armes de guerre. Car ces 54 000 femmes, dit le gynécologue, « ce n’est que la pointe de l’iceberg ».

Lors d’une allocution donnée à l’Université de Montréal, il a rappelé que la violence sexuelle n’avait ni culture ni frontières, qu’elle était l’affaire de tous. « Il ne faut jamais considérer les viols comme culturels ou loin de nous », rappelant qu’après l’ouragan Katrina, le nombre de viols avait doublé à La Nouvelle-Orléans. « En l’absence d’État, ce sont les femmes et les enfants qui paient le lourd prix. [La violence sexuelle] n’est pas une question féministe, c’est une question humaniste », a-t-il insisté.

Depuis l’ouverture du premier centre pour victimes de violences sexuelles en 1999 à Panzi en RDC, ce fléau n’a pas cessé, affirme le gynécologue. Les bourreaux s’en prennent tant aux bébés de 6 mois qu’aux femmes de 80 ans, mutilant leurs appareils génitaux à l’aide d’objets contondants ou de produits caustiques. Les victimes sont anéanties, les familles, souvent forcées d’assister à ces crimes ignobles, sont détruites.

Ces viols détruisent non seulement les corps, mais délitent les communautés en semant le mal, la honte, la peur et l’exclusion, a expliqué le Dr Mukwege. Violées à répétition, plusieurs femmes contractent le VIH qu’elles transmettent à leurs enfants. D’autres perdent toute capacité à enfanter.

Pour sauver ces victimes, la fondation du Dr Mukwege a développé une approche globale qui vise à panser autant les plaies physiques que la détresse, et aide les femmes dans leur bataille pour regagner leur dignité. « Il y a 20 ans, des femmes racontaient des histoires pour expliquer leur viol, mais maintenant elles parlent. Le silence est l’arme des bourreaux. Quand on parle, on brise l’impunité dont jouissent les hommes qui commettent ces viols », insiste le Dr Mukwege.

Cible d’attentats

Plusieurs fois la cible d’attentats, le Dr Mukwege, malgré son prix Nobel, continue de travailler sous la protection d’agents de sécurité et de manquer de fonds. « Le président a changé, mais […] les mêmes généraux sont aux commandes », dit-il.

Les riches ressources minières du Congo, dont le fameux coltan utilisé dans la fabrication de téléphones intelligents, continuent de nourrir les violences sexuelles, affirme le Dr Mukwege, qui appelle d’ailleurs les compagnies internationales qui exploitent ces minerais à le faire de façon « propre » et responsable.

Gratifié en après-midi d’un doctorat honoris causa de l’Université de Montréal, le Nobel de la paix 2018 a dit humblement ne pas connaître la solution pour stopper ces crimes barbares, mais compte sur les ponts tissés avec l’UdeM pour étendre à d’autres régions et pays le modèle de soins développé en RDC.

Le groupe Hygeia, dirigé par la professeure Marie Hatem de l’École de santé publique, sera le pivot de ce partenariat qui mettra à contribution des experts de cinq facultés de l’UdeM (médecine, sciences infirmières, droit, arts et lettres, économie) pour des projets de recherche et de formation.