Avortement: inquiétude chez les médecins québécois

La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Diane Francoeur, croit que la province n’est pas à l’abri des discours haineux qui poussent certains médecins québécois pratiquant des avortements à cesser de le faire.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Diane Francoeur, croit que la province n’est pas à l’abri des discours haineux qui poussent certains médecins québécois pratiquant des avortements à cesser de le faire.

Alertée par le vent pro-vie qui souffle sur les États-Unis, la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Diane Francoeur, croit que la province n’est pas à l’abri des discours haineux qui poussent certains médecins québécois pratiquant des avortements à cesser de le faire.

L’annonce récente du gouvernement Legault, s’engageant à rapatrier au Québec les femmes qui devaient jusqu’ici être envoyées aux États-Unis pour subir des avortements tardifs après 24 semaines de grossesse, a mis en lumière la difficulté d’assumer une telle pratique, croit-elle.

Les réseaux sociaux se sont rapidement enflammés après l’annonce du premier ministre, plusieurs personnes assimilant à un « meurtre » ou à la « barbarie » ces interventions très rares, qui touchent une vingtaine de femmes au Québec par année en moyenne.

Ces interruptions tardives, réalisées quel qu’en soit le motif, étaient jusqu’ici pratiquées dans des cliniques spécialisées américaines, les hôpitaux québécois n’acceptant pas de donner ces services, sauf exception. Compte tenu des tensions sociales et du nombre croissant d’États américains se dotant de lois antiavortement, Québec veut rapatrier ses services de façon sécuritaire sur son propre territoire.

Mais pour ce faire, le gouvernement devrait faire preuve de diligence et de discrétion, souligne la Dre Francoeur.

« Avec cette montée de haine et la pression venant des réseaux sociaux, combien de médecins québécois vont encore accepter de le faire ? Certains risquent d’arrêter, de peur de se faire intimider. Comme médecins, ils ne peuvent laisser leur coeur au vestiaire », affirme-t-elle.

Je suis très inquiète. En matière d’accès et de bonnes pratiques, le Québec est plus avancé que le reste du Canada. Comment va-t-on se protéger en cas de vague conservatrice ?

Gynécologue obstétricienne, Diane Francoeur craint que des médecins québécois ne soient « identifiés » par Québec pour assurer ses services. « On ne veut pas qu’il y ait de liste de noms, on a peur pour la sécurité de nos gens », rappelle l’obstétricienne, précisant qu’un médecin manitobain pratiquant des interruptions de grossesse a été tué par balle à Winnipeg à la fin des années 90.

Quand elle était étudiante, la Dre Diane Francoeur a été témoin des tensions sociales suscitées par le débat sur l’avortement aux États-Unis lors de sa surspécialisation faite au Kentucky dans une clinique de planification des naissances, où elle était appelée à conseiller de jeunes adolescentes noires en matière de contraception. Il n’était pas question que le mot avortement soit prononcé durant les heures de travail, sous peine de voir la clinique perdre tous ses fonds.

« J’arrivais d’ici et j’ai frappé un mur là-bas. Tous les week-ends, des marches familiales pro-vie étaient organisées sur l’artère principale de la ville où était située la clinique », dit-elle. Parler d’avortement aurait pu mettre sa propre sécurité en jeu.

« On ne faisait même pas d’avortement, que de la contraception. Ça m’a sensibilisée aux gains énormes qu’on a faits au Québec. »

Des progrès en sursis ?

En effet, grâce au programme d’information et d’accès aux contraceptifs oraux dans les écoles secondaires, des pas de géant ont été faits ces dernières années quant au taux de grossesses adolescentes. Entre 2000 et 2015, le taux de grossesses a fondu de 46 % et celui des interruptions volontaires de grossesse (IVG) de 45,5 %, chez les jeunes femmes de 15 à 19 ans.

Mais dans le contexte politique actuel, à l’orée d’élections fédérales où les conservateurs semblent vouloir prendre du galon, ces avancées pourraient être menacées, croit-elle. Même l’accès à la pilule abortive, légale depuis plusieurs années avant 63 jours de grossesse, n’est pas encore assuré dans toutes les régions du Québec. Il est urgent de consolider ces services, selon la présidente de la FMSQ.

« Je dis que rien n’est acquis. Aux États-Unis, ce mouvement [pro-vie] a repris subitement en deux ans en raison de quelqu’un qui aime tripoter les femmes et qui a réussi à se faire élire. On voit que la situation évolue rapidement. » En effet, au cours des dernières semaines, les États de l’Alabama, de la Géorgie et du Missouri ont tous voté des lois qui restreindront, sinon interdiront totalement les avortements d’ici 2020, même en cas de viol ou d’inceste dans certains cas. D’autres États ont déjà adopté de telles lois (notamment l’Ohio, le Mississippi, le Kentucky), mais certaines sont contestées en cour fédérale. Une demi-douzaine d’autres États ont présenté des projets de loi en ce sens, qui n’ont pas encore été approuvés.

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