La maltraitance est l’affaire de tous, dit une experte

Des citoyens se sont réunis devant la demeure de la fillette décédée.
Photo: Catherine Trudeau La Voix de l'Est Des citoyens se sont réunis devant la demeure de la fillette décédée.

Pendant que la classe politique et nombre de citoyens cherchent un coupable à punir dans l’affaire de la fillette de sept ans décédée à Granby mardi, des experts et intervenants du milieu insistent sur le manque de ressources sur le terrain pour aider les familles en difficulté.

« On blâme la famille, on blâme la DPJ [Direction de la protection de la jeunesse]. On cherche juste un coupable pour se sentir mieux. Pourrions-nous plutôt utiliser ce drame-là pour nous demander ce qu’on pourrait faire de différent, de mieux ? On peut toujours faire mieux dans notre société », lance au bout du fil, le coeur gros, une intervenante du service évaluation-orientation d’une DPJ de la province, qui a préféré taire son nom.

L’histoire de cette fillette de Granby qui a succombé à des blessures qu’elle aurait subies après avoir été ligotée et séquestrée par son père et sa belle-mère a secoué tout le Québec cette semaine. Les médias se sont emparés de l’histoire, et le gouvernement Legault a annoncé la tenue de quatre enquêtes différentes pour faire la lumière sur cette fin « tragique ».

L’une d’entre elles vise à analyser les interventions du CIUSSS de l’Estrie, dont relève la DPJ. Cette dernière a été la cible de la colère des citoyens et des interrogations de la classe politique dans les derniers jours, alors qu’on apprenait que le cas de la fillette lui avait été signalé dès sa naissance et que 400 dossiers sont encore en attente dans la région. Son directeur, Alain Trudel, a d’ailleurs été relevé de ses fonctions jeudi.

Une situation que déplore l’intervenante à qui le Devoir a parlé. « On se souvient de toutes les histoires qui tournent mal, mais jamais on ne reçoit de félicitations quand ça va bien, car notre travail est confidentiel », déplore-t-elle.

La travailleuse sociale de formation raconte les conditions de travail difficiles qu’elle et ses collègues vivent au quotidien. Surcharge de travail, rythme intense, pression importante sur les épaules, manque de reconnaissance. « On fait de notre mieux, on met notre vie entre parenthèses quand il y a une situation d’urgence, on mesure tout le poids de nos décisions parce qu’on change et qu’on sauve des vies. »

Et de voir qu’actuellement, tous les efforts sont mis sur la recherche d’« un coupable plutôt que de trouver des solutions au problème » l’inquiète. Car le problème est simple, dit-elle, c’est le manque de ressources humaines, tant sur le terrain auprès des familles que dans les bureaux pour évaluer les signalements. « Les gens partent en congé de maladie, les nouveaux ne tiennent pas plus de deux semaines : personne ne veut plus faire cette job-là. »

Plus de personnel permettrait pourtant d’avoir davantage de temps pour encadrer les familles en difficulté et d’empêcher que les dossiers s’empilent sur les bureaux, croit-elle.

Travail de première ligne

De son côté, la professeure titulaire à l’école de psychologie de l’Université Laval, Marie-Hélène Gagné, fait valoir que la responsabilité d’aider les parents en détresse ne peut pas reposer uniquement sur la DPJ.

« La DPJ est là pour intervenir en dernier recours, lorsqu’on conclut que la sécurité et le développement de l’enfant sont compromis par son environnement, rappelle-t-elle. D’autres ressources de première ligne existent pour les parents en détresse, mais elles semblent insuffisantes. »

Elle souligne que la plupart des cas de maltraitance mettent en cause des parents touchés par une combinaison de facteurs de risque : de faibles ressources socioéconomiques, du stress, des problèmes de consommation ou de santé mentale, entre autres.

Or, les longues listes d’attente pour obtenir un rendez-vous auprès de ressources psychosociales dans les établissements de santé ont de quoi les décourager. « C’est déjà une épreuve pour un parent de reconnaître qu’il a besoin d’aide. Alors, quand il en demande, c’est qu’il en a besoin maintenant, pas dans trois mois. »

C’est sans parler des programmes d’aide aux parents implantés dans certaines régions ainsi que des nombreux organismes de soutien qui restent méconnus et vers lesquels on dirige peu les parents dans les moments de détresse. « On s’attend souvent à ce qu’ils s’aident eux-mêmes, qu’ils aillent trouver les ressources appropriées. Mais il faut les encadrer, il ne faut pas les lâcher », soutient Mme Gagné.

La société devrait en faire davantage, selon elle, car « la maltraitance des enfants est un problème social, collectif, et la responsabilité de la prévenir est aussi collective ». Elle soutient son argument par un simple exemple : « en 2018, au Québec, près de 35 000 enfants ont été pris en charge par la DPJ. Si une maladie physique atteignait une aussi grande proportion d’enfants, on injecterait des millions pour trouver des traitements efficaces, vous ne pensez pas ? »