Le Web québécois oublie les malvoyants

Pour rejoindre l’ensemble des internautes, y compris les personnes malvoyantes et non voyantes, les sites Internet doivent répondre à une architecture Web plus simple et à une meilleure rédaction.
Photo: Associated Press Photo/Ron Jenkins The Fort Worth Star-Telegram Pour rejoindre l’ensemble des internautes, y compris les personnes malvoyantes et non voyantes, les sites Internet doivent répondre à une architecture Web plus simple et à une meilleure rédaction.

Au Québec, la navigation Internet des handicapés visuels ressemble plus à un parcours d’obstacles qu’à une source de plaisir et d’information. C’est le constat qu’a fait le Regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain (RAAMM) dans un récent bilan de près de 1000 sites Web québécois. Plus de 8 sur 10 ne sont pas suffisamment accessibles pour les personnes malvoyantes et non voyantes.

« Cela confirme nos intuitions. De nombreux membres se plaignaient des écueils rencontrés en ligne, et nous avons voulu le documenter de manière concrète », explique Jean-Marie D’Amour, le président du RAAMM et expert en accessibilité du Web, telle qu’elle est définie par des normes techniques internationales.

Plus précisément, 82,3 % des 960 sites ne réussissent pas le test : ils ne parviennent pas à décrocher au moins la note de passage de 7 (passable), qui assure qu’un utilisateur sur deux sera capable d’y naviguer de manière autonome. Parmi eux, près du quart (23,3 %) sont inutilisables pour les personnes avec des limitations visuelles et près de 40 % sont problématiques, voire très problématiques.

Accès au tiers des sites d’État

Aucun des sites des partis politiques ne permet un usage accessible à tous, et seulement le tiers des sites gouvernementaux, le tiers des sites de santé et services sociaux, 19 % de ceux des établissements culturels (bibliothèque, orchestre, musée) et moins de 7 % de ceux des commerces en ligne consultés.

« Le commerce en ligne, pour des personnes qui peinent à se déplacer, c’est très important, tout comme l’accès à la culture, aux concerts ou à la bibliothèque », rappelle celui qui est lui-même malvoyant et dont la femme est non voyante.

Dans certains domaines, le résultat surprend encore plus. Seules 2 des 13 institutions financières et une seule des 49 municipalités consultées sur le Web — la Ville de Québec — proposent un site pleinement utilisable pour une personne avec des limitations visuelles. « C’est très décevant. Pour Montréal, on attend la refonte du site depuis 2003 — différentes refontes ont amené des problèmes — et, en éducation, les commissions scolaires ont jusqu’à 2020 pour se conformer : moins de 6 % des établissements obtiennent la note de passage », souligne M. D’Amour.

Des images sans texte

Des évaluations plus approfondies de 125 sites ciblés, réalisées entre mai et décembre 2018 par un duo — une personne non voyante jumelée à une personne voyante — ont permis de recenser différents problèmes. De trop faibles contrastes de couleur, des champs de formulaires sans étiquette associée et des images sans texte de remplacement : il faut comprendre que, pour un non-voyant, le lecteur d’écran pourra lui dire de quoi parle l’image uniquement si un texte y a été associé ; et il ne pourra décoder correctement un formulaire que si chaque champ est adéquatement présenté.

80%
C’est le pourcentage des sites Web québécois qui ne sont pas suffisamment accessibles aux personnes malvoyantes et non voyantes.

Il faut aussi ajouter les problèmes de compatibilité entre la page Web et le lecteur d’écran en question. « De nombreux problèmes techniques, comme la gestion des accordéons (un élément synthétique, généralement un titre et une flèche, qui se déploie pour révéler du contenu) ou des carrousels (une séquence d’images qui défile automatiquement), sont faciles à corriger. S’il navigue seul, l’utilisateur n’a aucun moyen de savoir si c’est purement décoratif ou si cela contient de l’information importante. Des améliorations peu coûteuses peuvent rendre la navigation plus aisée, à condition que les gestionnaires soient sensibilisés au problème », relève encore l’expert en accessibilité du Web.

Ce constat du RAAMM a été publié dans le cadre du projet Changement social pour un Web accessible, qui vise à dresser un portrait global de l’accessibilité des sites Web québécois francophones.

Un accès garanti par les lois

Adoptée en 1978 et modifiée en 2004, la Loi québécoise assurant l’exercice des droits des personnes handicapées manquerait de « mordant » assure l’organisme Québec Accessible. Il milite pour la rédaction d’une nouvelle loi, qui serait basée sur douze principes et qui viserait à lever toutes formes d’obstacles : physiques, comportementaux, structuraux, légaux, informationnels, communicationnels et technologiques.

Le Conseil du trésor a édicté en 2011 des normes sur l’accessibilité d’un site. Près de 16 % des Québécois, et 22 % des Canadiens âgés de plus de 15 ans vivraient avec une incapacité, selon l’Enquête canadienne sur l’incapacité de 2017, soit près de 6 millions de Canadiens.

C’est une étude qui était attendue et qui forme un portrait réaliste de la situation québécoise. Elle nous montre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire.

Le 20 juin 2018, le gouvernement du Canada présentait le projet de loi C-81 visant à « faire du Canada un pays exempt d’obstacles ». La future Loi canadienne sur l’accessibilité (si elle est adoptée avant les élections) s’appliquerait aux organisations relevant de la compétence fédérale. Depuis 2016, la dernière semaine de mai est devenue Semaine nationale de l’accessibilité.

« C’est une étude qui était attendue et qui forme un portrait réaliste de la situation québécoise. Elle nous montre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire », soutient la directrice Accessibilité numérique et analytique Web d’iXmédia, Nadine Tremblay, qui lançait sa campagne Web pour tous le 20 mars dernier.

Pour rejoindre l’ensemble des internautes, les sites Internet doivent répondre à une architecture Web plus simple et à une meilleure rédaction. « Il y a un gros travail de conception à faire, de la simplicité de la maquette “fil de fer” (wireframe ou schéma de la page) à la programmation, en passant par le design. Ainsi, un mauvais contraste des couleurs ou un mauvais positionnement des balises de code nuisent à la restitution des informations », explique la spécialiste.

Elle espère que leur campagne sera le premier pas pour sensibiliser la population à la nécessité de penser au plus grand nombre : « C’est en amont qu’il faut travailler, dès le début de la conception des sites. Il faut aussi changer les mentalités et nos valeurs, pour faire de l’accessibilité pour tous une priorité », soutient encore Nadine Tremblay.

Sans compter que le vieillissement de la population rendra encore plus nécessaire cet accès pour tous…