Santé: «il faut ramener la grande séduction»

Photo: Catherine Legault Le Devoir Miranda Dessureault a dû faire une heure de route pour accoucher du petit Olivier.

Accoucher à plus d’une heure de chez soi, c’est l’option à laquelle ont dû se résigner les femmes enceintes d’Abitibi-Ouest lors de la fermeture de près de deux mois du centre de natalité à l’Hôpital de La Sarre. Ce service de base, comme bien d’autres, est en péril dans cette municipalité, mais aussi dans plusieurs régions du Québec.

« Vivre des contractions dans une voiture pendant une heure de route, c’est horrible », laisse tomber Miranda Dessureault. Ne pouvant accoucher à côté de chez elle, à l’Hôpital de La Sarre — où le centre de natalité était fermé entre le 21 février et le 14 avril —, elle a dû se rendre jusqu’à Amos la semaine dernière, à plus d’une heure de route. Une expérience qu’elle n’est pas près d’oublier.
 

Écoutez le reportage du Devoir sur le département d'obstétrique de l'hôpital de La Sarre​

 

 

 

« Tu ne peux rien faire pour [atténuer] la douleur parce que tu es assise dans une voiture, attachée, avec ta grosse bedaine. Ton conjoint est en train de conduire à côté et ne peut pas t’aider, à part en essayant d’éviter le plus de nids-de-poule possible. C’est pénible », décrit-elle, non sans une pointe d’exaspération.

Rencontrée par Le Devoir à son retour de la maternité, elle raconte le stress qui l’a envahie dans ses dernières semaines de grossesse alors qu’elle tentait de s’organiser au mieux pour accoucher loin de chez elle.

« Ça nuit à ton équilibre mental, à ton sommeil […] Tu vis déjà assez de montagnes russes avec tes émotions comme femme enceinte, t’as pas besoin de t’inquiéter en plus de savoir comment te rendre à temps à l’hôpital », déplore-t-elle.

Car les scénarios catastrophes, elle les a tous envisagés. « Je me disais, tout d’un coup que j’accouche dans l’auto, qu’est-ce qu’il se passe ? Si la tête est déjà là, c’est quoi, on s’arrête sur le bord du chemin et on se débrouille ? »

Si la naissance du petit Olivier s’est finalement déroulée sans complication à l’hôpital d’Amos, Miranda Dessureault trouve inacceptable d’avoir dû subir une telle situation. « Accoucher près de chez soi en 2019, me semble que c’est une normalité. On devrait tous avoir accès à des soins de santé de base, même en région éloignée. »

Comme elle, une trentaine de femmes d’Abitibi-Ouest ont dû accoucher à Amos ou Rouyn-Noranda pendant les 51 jours qu’aura duré la fermeture du département d’obstétrique de l’Hôpital de La Sarre. Faute de personnel infirmier, l’établissement ne pouvait prendre en charge les accouchements. Ce n’est qu’avec l’aide d’infirmières venues temporairement en renfort que le service a pu reprendre dimanche.


La natalité n’est pas le seul problème. Les habitants des environs se sont habitués, malgré eux, aux ruptures de certains services.

« Il n’y a qu’un seul gynécologue, un seul chirurgien, et quand ils partent en vacances — bien méritées —, ils ne sont pas toujours remplacés », précise Mme Dessureault. Elle a d’ailleurs mis son premier enfant au monde à Amos il y a quelques années, car l’anesthésiste était absent à l’Hôpital de La Sarre.

Manque de main-d’oeuvre ou mauvaise gestion ? Elle ne saurait dire. « Chose certaine, le problème n’est pas nouveau et c’est préoccupant. »

La Sarre n’est qu’un exemple parmi d’autres, selon la présidente de la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ), Diane Francoeur. De Maniwaki à Matane en passant par La Malbaie, le manque de personnel en santé entraîne une multiplication des ruptures de services, particulièrement en région. Elle rappelle le cas de cette femme de Charlevoix qui a accouché dans sa voiture début avril — pendant une découverture de six jours en obstétrique à La Malbaie —, n’ayant pas eu le temps de se rendre jusqu’à Québec.

« Il manque du personnel partout et ce n’est pas juste des infirmières. Le mur approche », s’inquiète la Dre Francoeur. À son avis, cette « crise » est une conséquence directe de la réforme Barrette. La fusion des établissements de santé en 2015, pour créer les centres intégrés, a engendré de nombreuses coupes de personnel à travers la province, et poussé à bout de souffle ceux encore en place.

Des services essentiels

« Une personne à La Sarre, ou ailleurs en région, ne vaut pas moins qu’une personne de Montréal. On est des citoyens du Québec, on a le droit aux mêmes soins que tout le monde », soutient Sunnie Gauthier-Poulin, qui a aussi subi les conséquences de la fermeture de la natalité à La Sarre récemment.
 

Celle qui est aussi médecin aux urgences de l’hôpital souligne à quel point le temps joue beaucoup lorsqu’une vie est en jeu.

« C’est plate à dire, mais quand on a un appel d’ambulance pour un cas d’arrêt cardiaque de Normétal [à 30 minutes de La Sarre], on sait déjà que nos chances de le ramener sont pratiquement nulles. S’il doit se rendre à Rouyn, c’est même pas la peine d’y penser. »

Nouvellement retraité du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (CISSS-AT), Pierre Bourget déplore également la disparition des soins de santé de base en région, qu’il décrit comme « fondamentaux ».

« Si on nous enlève ces services, on vient nous enlever notre capacité de bien vivre ici », estime celui qui a notamment travaillé dans les ressources humaines.

La disparition des services de proximité n’aide en rien à attirer et retenir de jeunes familles sur le territoire, ce qui pourrait avoir un impact économique important, selon lui.

Il rappelle que nombre d’habitants d’Abitibi-Ouest, par exemple, font tourner l’économie de la province en travaillant dans l’industrie minière ou forestière.

Problème de recrutement ?

Pour Michael Bouchard, président de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) en Abitibi-Témiscamingue, les gestionnaires devraient redoubler d’efforts dans le recrutement de soignants, particulièrement en région, où le manque de personnel se ressent le plus.

« Le gros de la pénurie s’en vient. Là, on est dedans, mais dans les prochaines années, ça va être catastrophique. Il y a urgence d’agir. Il faut sortir la planche à dessin si on veut passer au travers », indique-t-il.

« Il faut ramener la grande séduction », renchérit Diane Francoeur de la FMSQ, comme un clin d’oeil au film québécois du même nom.

« Les régions doivent faire en sorte que les gens qui travaillent dans les hôpitaux se sentent comme les héros du village. Il faut les encourager à revenir après leurs études, par choix et non par dépit », poursuit-elle, appelant le gouvernement, les syndicats et les acteurs du réseau de la santé à travailler ensemble pour trouver des solutions.