Obstétrique: naître ou ne pas naître à La Sarre...

Faute de personnel infirmier, l’hôpital de cette petite ville d’Abitibi-Ouest ne pouvait plus prendre en charge les accouchements depuis près de deux mois.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Faute de personnel infirmier, l’hôpital de cette petite ville d’Abitibi-Ouest ne pouvait plus prendre en charge les accouchements depuis près de deux mois.

Si les femmes enceintes peuvent de nouveau accoucher à l’Hôpital de La Sarre depuis dimanche, l’unité d’obstétrique n’est toujours pas à l’abri d’une autre rupture de services, estiment la population et des employés de l’établissement.

Faute de personnel infirmier, l’hôpital de cette petite ville d’Abitibi-Ouest ne pouvait plus prendre en charge les accouchements depuis près de deux mois. Les femmes enceintes étaient redirigées vers Amos ou Rouyn-Noranda, à environ une heure de route de La Sarre. C’est grâce à l’aide d’infirmières extérieures à la région que le centre de natalité a pu reprendre du service dimanche.

« Ce qui nous inquiète surtout, c’est la pérennité du département, car les infirmières venues pour aider ne pourront pas rester ici éternellement. Dans l’été [avec les vacances], je ne serais pas étonnée qu’on vive encore une rupture », laisse tomber Sabrina Paradis, qui travaille à l’Hôpital de la Sarre depuis huit ans.

 

Rencontrée par Le Devoir, la médecin obstétrique originaire de Québec raconte s’être rapidement enracinée à La Sarre, retenue par son amour pour la population et son équipe de travail. Elle craint toutefois que son département, fréquemment touché par des découvertures, ferme un jour définitivement ses portes. « Ce serait désastreux. Nos patientes sont mises à risque qu’il arrive quelque chose à leur bébé ou elles-mêmes en devant accoucher aussi loin. »

Pour éviter ce scénario, le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (CISSS-AT) a créé quatre nouveaux postes d’infirmières. « On a besoin de deux infirmières avec des compétences en obstétrique pour chaque quart de travail ; jour, soir et nuit. L’enjeu, c’était de trouver du personnel pour garantir cette nouvelle structure », explique le directeur adjoint du programme Jeunesse au CISSS-AT, Mario Racette.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Mario Racette, directeur adjoint au programme Jeunesse, maternité, obstétrique et pédiatrie

Si les quatre postes ont été pourvus, trouver preneur n’a pas été une tâche facile. Une des personnes sélectionnées est en congé de maternité jusqu’en 2020, le CISSS-AT lui cherche encore une remplaçante. Une autre s’est désistée la semaine dernière, ce qui a retardé le processus et poussé l’employeur à rappeler son second choix. Quant aux deux autres, l’une est présentement en formation au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine à Montréal et la deuxième devrait y être envoyée d’ici la semaine prochaine, espère M. Racette.

« Les personnes qui ont postulé proviennent d’autres secteurs [de l’hôpital]. Le défi, c’est notre capacité à les libérer de leur ancienne affectation pour les envoyer en formation et qu’elles occupent leur nouveau poste rapidement. »

L’objectif premier est de rendre l’équipe locale autonome le plus vite possible, mais il reste difficile pour M. Racette d’annoncer quand, précisément, l’hôpital pourra se passer des infirmières de Montréal et Québec venues en renfort. « Pour le moment, nos horaires de travail sont faits jusqu’au 23 juin. On ne pouvait pas aller plus loin, car il nous manque le calendrier de vacances de nos employés durant la période estivale. […] La situation demeure précaire, on reste vigilants. »

La fusion au coeur du problème

Photo: Catherine Legault Le Devoir Sabrina Paradis, médecin de famille/obstétrique à La Sarre

Sabrina Paradis se dit peu surprise par la situation. La fusion des départements de médecine-chirurgie et d’obstétrique à l’Hôpital de La Sarre, depuis 2011, rebute nombre d’infirmières, d’après elle. Sans compter la pénurie d’infirmières qui sévit actuellement dans toute la province. « À La Sarre, elles courent partout. Quand elles ont un patient en hospitalisation, elles doivent tout lâcher si une femme arrive pour accoucher. Quand l’accouchement est terminé, elles doivent vite retourner dans l’autre département. Et surtout, ce n’est pas dit qu’elles aiment toutes ces deux domaines bien différents. »

La fusion des départements est en effet une des raisons qui ont poussé Annick Bédard à quitter le réseau de la santé pour pratiquer au privé il y a quelques années.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Annick Bédard, ancienne infirmière à La Sarre, y retourne en mai pour aider.

Elle raconte que la fusion partait d’une volonté « d’éviter que les infirmières aient le temps de jouer aux cartes ». « Mais c’est qu’il peut y avoir une semaine sans accouchement et le lendemain, il y en a trois en même temps. On a déjà vu sept accouchements en 48 heures », se souvient-elle.

À ses yeux, les gestionnaires peinent à comprendre que la natalité est une spécialité à part entière. « On ne peut pas sortir d’école et aller en obstétrique. C’est plusieurs semaines de formation et plusieurs mois de pratique pour être vraiment à l’aise. […] Un accouchement, c’est une boîte à surprises, ça peut très bien aller et [s’aggraver] en cinq secondes. »

Pour cette infirmière et mère de quatre enfants, l’obstétrique est avant tout une passion. Elle a d’ailleurs accepté de faire deux quarts de travail par semaine à l’Hôpital de la Sarre dans le prochain mois pour aider à la réouverture du centre de natalité. À la seule condition de travailler uniquement dans ce département.

 

Dossier à suivre

De son côté, le comité de citoyens, dont le mandat était de s’assurer de la réouverture de l’unité d’obstétrique, estime que le dossier est loin d’être clos. « Des rencontres sont à venir, pour parler des postes créés, du remplacement du gynécologue quand il part en vacances, de la rétention des infirmières et des médecins à La Sarre », indique la présidente du comité, Évelyne Bruneau.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Michael Bouchard, représentant syndical, FIQ Abitibi

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) compte aussi garder un oeil ouvert sur la situation. Le président de la FIQ en Abitibi-Témiscamingue, Michael Bouchard, attend d’ailleurs avec impatience le rapport du consultant indépendant, Sylvain Gagnon — nommé par la ministre de la Santé, Danielle McCann —, prévu le 1er juin. « C’est un peu une réponse à l’enquête qu’on a demandée sur la gestion et l’organisation de l’établissement », dit-il.