Le réseau de la santé: un milieu de travail toxique?

Encouragés à la performance et la rapidité, les soignants finissent par tomber malades ou quitter ce milieu «devenu toxique», affirment des travailleurs du réseau de la santé.
Photo: iStock Encouragés à la performance et la rapidité, les soignants finissent par tomber malades ou quitter ce milieu «devenu toxique», affirment des travailleurs du réseau de la santé.

Le devoir de loyauté dissuade les employés du milieu de la santé de dénoncer publiquement les failles du réseau. La ministre de la Santé, Danielle McCann, a pourtant appelé au dialogue le mois dernier, assurant que le temps des représailles était révolu.

« Tout le monde a peur de témoigner. Ça prend des superhéros, des gens exceptionnels qui n’ont pas peur des conséquences, ou des gens qui ne sont plus dans le milieu », confie un travailleur social préférant garder l’anonymat.

La peur au ventre, il a envoyé au Devoir une lettre, écrite avec d’autres acteurs de la santé, dénonçant l’organisation du réseau à travers la province. Encouragés à la performance et la rapidité — dans un contexte de réduction du personnel et des budgets —, les soignants finissent par tomber malades ou quitter ce milieu « devenu toxique ».

Cette lettre, qu’il n’a finalement pas signée, a reçu l’appui de plusieurs organisations, dont le groupe Médecins québécois pour le régime public et l’Association des psychologues du Québec.

« On a rencontré plusieurs syndicats qui nous ont prévenus que la probabilité de compromettre notre devoir de loyauté était très forte si on signait la lettre », explique l’employé rencontré par Le Devoir. Les conséquences d’une sortie publique, bien que floues, pourraient être une rencontre avec la direction, un avertissement, une suspension ou une perte de privilèges tels que des aménagements d’horaire.

« C’est encore plus difficile quand on est dans une situation précaire. On ne veut pas être le nom dont les gestionnaires se souviennent, négativement, au moment de faire l’horaire », renchérit une employée temporaire au soutien à domicile, qui a aussi souhaité taire son nom.

Fin mars, Mme McCann a pourtant invité tous les acteurs du milieu de la santé au dialogue.

« Sentez-vous à l’aise, parlez. Dites-nous ce que vous pensez. Donnez-nous des solutions », a-t-elle lancé lors d’un sommet du Forum de la relève étudiante pour la santé au Québec. « Nouveau gouvernement, nouveau ton. On encourage les gens à ne pas avoir peur de parler à leur supérieur ou leur syndicat », a précisé son attaché presse, Alexandre Lahaie, mercredi.

Des propos qui contrastent avec la réalité dans les établissements de santé, estime l’employée au soutien à domicile. Elle raconte n’avoir jamais senti une ouverture à la discussion et à la remise en question de la part de ses supérieurs. « Il n’y a pas de temps pour ça ni d’espace voué à ça. »

« Rares sont ceux qui veulent prendre la parole, que ce soit dans les médias ou dans des études universitaires. Même anonymement, les gens ont peur », renchérit le travailleur social qui doute que la ministre McCann réalise le « climat de peur » qui règne dans le réseau.

Les soignants se sentent ainsi pris entre l’arbre et l’écorce : ils veulent informer la population de leurs conditions de travail difficiles — car elles ont un impact direct sur les services offerts —, mais ont peur de manquer à leur obligation de loyauté, prévue dans le Code civil du Québec.

« Parler pourrait miner la confiance du public envers notre employeur : le système de santé. Mais dans un système public, notre devoir de loyauté ne devrait-il pas plutôt être envers la population ? » se questionne de son côté le travailleur social.

« Dérive du devoir de loyauté »

« Dans le secteur privé, où les entreprises sont en concurrence, on comprend ce devoir de loyauté, dont le non-respect par le salarié peut nuire à la réputation et la production de son entreprise. Mais c’est plus difficile à comprendre dans le secteur public », juge Jean-Philippe Lampron, professeur de droit à l’Université Laval, qui voit là un problème dans l’interprétation du Code civil.

« On a déjà vu plusieurs décisions, validées par un arbitre ou une cour de justice, où des employés du public ont subi des sanctions », critique-t-il.

Le professeur parle même d’une « dérive du devoir de loyauté » de la part des employeurs dans les milieux de la santé et scolaire, notamment. Cette obligation est trop souvent utilisée pour décourager quiconque de critiquer son établissement, d’après lui.

« On se prive collectivement d’un droit à l’information quand on ne laisse pas parler les acteurs de première ligne qui pourraient parfaitement critiquer de bonne foi certaines dérives de leur milieu », insiste M. Lampron.

De son côté, Finn Makela, professeur spécialisé en droit du travail à l’Université de Sherbrooke, rappelle qu’il existe d’autres mécanismes de dénonciation. Les salariés peuvent faire passer leur message à travers leur représentant syndical ou s’adresser anonymement aux médias, par exemple. Dans des cas de malversation ou de non-respect des règlements, ils peuvent aussi se tourner vers le Protecteur du citoyen.

Dans un monde idéal, un salarié du secteur public devrait pouvoir s’exprimer comme citoyen, même lorsque le sujet touche son milieu de travail, reconnaît-il toutefois.