Apprendre à dompter le mammouth

Quand des familles consultent la psychologue Nathalie Parent pour l’anxiété d’un enfant, il lui arrive de faire un curieux constat : c’est le père ou la mère qui est anxieux. Pas l’enfant. Son conseil aux parents, c’est alors de prendre une grande respiration et de lâcher prise.

La psychologue de la région de Québec, spécialisée dans le traitement de l’anxiété, est passablement occupée. La liste d’attente à sa clinique privée a allongé depuis le début de sa pratique, en 1999. Il est clair que l’anxiété est devenue une préoccupation majeure des parents.

« On est beaucoup dans le dépistage [des problèmes de santé mentale], même chez les tout-petits. C’est une bonne chose, mais on panique facilement », dit sans détour Nathalie Parent, jointe par téléphone.

« Les parents viennent parce que la garderie a dit : “Il a peut-être un trouble anxieux.” Or l’anxiété fait partie du développement normal des enfants. Comme parent, on doit les accompagner. Mais souvent, ce sont les parents qui sont anxieux. C’est bien de vouloir être un bon parent, mais si on met trop de pression, on transmet nos propres peurs, on stresse nos enfants sans s’en rendre compte », explique la psychologue et auteure.

On diagnostique toutes sortes de troubles et on leur trouve des remèdes. C’est merveilleux, sauf que l’anxiété a toujours existé. Ça fait partie de la vie, rappelle Nathalie Parent.

Une personne sur dix développe un trouble anxieux dans sa vie, selon elle. Avant de dire qu’un stress ou une angoisse devient un trouble de l’anxiété chez l’enfant, il faut que la détresse dure depuis plus de six mois et qu’elle ait des impacts à l’école, dans la famille et dans la vie sociale.

Affronter les peurs

Même devant un enfant atteint d’un trouble anxieux, les parents, ces grands angoissés, doivent faire confiance à leur jeune, qui ne gagne pas à être mis dans un cocon ou protégé à outrance contre les hauts et les bas de la vie normale.

« Si l’enfant traverse une période difficile, c’est fondamental d’avoir confiance en ses capacités, croit Mme Parent. On doit lui apprendre qu’il peut se faire confiance, qu’il peut avoir un certain contrôle. Pas que l’aide vient de l’extérieur. Quand on ressent un pouvoir sur ce qu’on vit, on devient plus confiant et l’anxiété prend moins de place. »

Pour cette raison, l’école doit inciter les élèves anxieux à affronter leurs peurs, pense la spécialiste. Les mesures d’adaptation, comme le fait d’offrir l’accès à des examens dans une salle tranquille, ne doivent durer qu’un temps, selon elle.

« Certains enfants sont terrifiés à l’idée de faire un exposé oral et on leur évite d’en faire. Mais on ne doit pas faire ça. Il faut les aider à mobiliser leur énergie pour y arriver, leur dire : “Tu as fait une crise de panique, on va t’aider à faire des petits pas pour que tu y arrives.” On va faire la présentation en petits groupes de trois ou quatre personnes. Il faut miser sur l’effort. Sinon, l’enfant perçoit qu’il a un handicap pour le reste de sa vie. »

On est beaucoup dans le dépistage des problèmes de santé mentale, même chez les tout-petits. C’est une bonne chose, mais on panique facilement.

Dédramatiser

Nathalie Parent rencontre beaucoup de parents anxieux par rapport aux résultats scolaires de leur enfant. Encore une fois, elle conseille de lâcher prise.

« Un mauvais résultat n’est pas garant d’une admission ou non à l’université, dit-elle. Dédramatisez ça ! En 4e secondaire, on entend dans les écoles que leur avenir est en jeu, qu’ils ne seront pas admis au cégep dans tel programme… L’enfant est-il disposé à faire des maths fortes ? Il les reprendra s’il choisit un jour un programme qui les nécessite. Déjà, à l’adolescence, on a peur de l’avenir. Ne pas mettre trop de pression là-dessus va les aider. »

Les réseaux sociaux peuvent aussi amplifier l’anxiété. « Avec Facebook et Instagram, on se compare constamment. On a l’impression que tout le monde est plus heureux que nous, on présente toujours notre plus beau côté. Si on a une sensibilité à l’anxiété, on va se sentir inférieur : “Mon Dieu, je ne suis pas capable de faire autant que les autres.” »

Réduire le stress

Sophie Leroux, psychologue au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, constate elle aussi un désarroi chez les parents, épuisés par la conciliation travail-famille, devant les épreuves rencontrées par leurs enfants. Les enseignants, qui détectent les problèmes d’adaptation des enfants, sont eux-mêmes à bout de souffle. La psychologue et auteure conseille parfois aux parents de réduire leur temps de travail. Une étude britannique a démontré que travailler une journée de moins par semaine réduit le stress de façon importante.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sophie Leroux, psychologue au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine

« Il ne faut pas oublier non plus que le stress et l’anxiété, c’est essentiel. C’est ce qui nous permet de rester en vie », dit Sophie Leroux.

Face à un danger réel ou perçu, le corps sécrète de l’adrénaline, une décharge d’énergie nécessaire pour affronter la menace. Les scientifiques évoquent l’image du mammouth que les humains devaient chasser pour survivre. Le problème avec les gens anxieux, c’est qu’ils voient des mammouths partout. Même là où il n’y en a pas. Ils sont constamment en état d’alerte. C’est fatigant, être anxieux. Épuisant même.

« La différence entre le stress et l’anxiété, c’est qu’une fois le stress passé, on est soulagés. L’anxiété amplifie les dangers et conséquences possibles du danger. Avant un examen, un élève stressé ressent des symptômes, mais peut fonctionner. Une personne anxieuse va anticiper et imaginer des conséquences catastrophiques : “Je vais échouer à mon examen, je vais couler ma session, je vais être expulsée de l’école et je ne me trouverai jamais un travail intéressant.” »

Pour dompter le mammouth intérieur des petits (et grands) anxieux qui aboutissent dans son bureau, Sophie Leroux possède une panoplie d’outils et de trucs relativement simples. « La respiration est un des moyens les plus simples, non coûteux et efficaces pour gérer l’anxiété », dit la psychologue. Une bonne respiration aide à rétablir le système parasympathique qui diminue les doses d’adrénaline et de cortisol émises par le corps en situation de stress.

Il ne faut pas oublier que le stress et l’anxiété, c’est essentiel. C’est ce qui nous permet de rester en vie.

De plus en plus d’écoles offrent des séances de respiration, de méditation et de yoga, souligne Mme Leroux.

La psychologue apprend aussi aux enfants à gérer leurs pensées. « Je leur enseigne à prendre une distance par rapport aux pensées catastrophiques. On peut se dire : “Je vais faire mon possible, je n’ai pas besoin d’être parfait ; si je fais une erreur, ça va m’apprendre quelque chose.” Pendant longtemps, on prônait la confrontation avec les pensées. La méditation amène à être conscient qu’on ne contrôle pas les pensées, mais qu’on peut maîtriser l’attention qu’on leur accorde. Arrêter certaines pensées, ça ne fonctionne pas. Mieux vaut se dire : “Cette pensée-là, est-ce que ça m’aide ? Non ? Je vais essayer de ne pas en tenir compte.” »

C’est pour cela que la science recommande aux gens anxieux d’affronter leurs peurs plutôt que de les éviter. « Plus on évite ce qui fait peur, plus la peur augmente », dit Sophie Leroux.

Mission: adapter l’école aux élèves

L’école a beau inciter les élèves à affronter leurs peurs, des spécialistes ont pour mission de prendre les jeunes par la main pour leur faciliter la vie. « On travaille en adaptation », résume Nathalie Lacombe, psychoéducatrice à la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Elle y est « répondante » pour les quelque 200 psychoéducateurs. Son équipe peut aider les élèves à mieux vivre avec le stress dans les transitions, par exemple entre la maternelle et le primaire, ou entre le primaire et le secondaire. Exemple : « On va visiter une école secondaire avec des élèves de sixième année. On leur montre comment fonctionne le fameux cadenas pour leur casier. On visite les casiers, la cafétéria, la bibliothèque. » Les psychoéducateurs travaillent avec l’enfant, ses parents, l’enseignant et les autres membres de ce qu’on appelle “ l’équipe-école ”. Ils trouvent des solutions simples et pratiques aux situations stressantes que vivent les élèves. Certains refusent d’aller dans la cour d’école parce qu’ils ont été intimidés, d’autres redoutent de faire un examen ou un exposé oral. « Un enfant impulsif, verbomoteur, agité, qui dérange un groupe ou coupe la parole, n’a pas nécessairement un trouble de déficit d’attention avec ou sans hyperactivité. Il vit peut-être de l’anxiété. L’école doit mettre en place des éléments qui vont aider l’enfant à réussir. »

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