Le combat pour libérer notre attention

« La libération de notre attention pourrait être le combat moral et politique de notre époque. » Cette phrase, tirée d’un essai publié l’année dernière par James Williams, ex-éthicien chez Google, fait état de l’immense emprise des téléphones intelligents sur nos vies. Cependant, reprendre le contrôle sur notre utilisation de ces appareils connectés sera une tâche ardue, car ils sont faits sur mesure pour capter notre attention et la retenir.

Si l’attention humaine est facilement hameçonnée par ce qui fait « bip », qui clignote ou qui vibre, c’est parce que c’est un réflexe de survie profondément ancré en nous. Notre attention se braque sur l’élément qui a les plus grandes chances de bouleverser notre environnement et de nécessiter une réponse.

En convoitant notre attention, les concepteurs d’applications cherchent à gagner la « compétition entre les signaux », illustre Michael Graziano, un professeur de psychologie et de neurosciences à l’Université de Princeton spécialisé sur cette faculté de l’esprit. « Le cerveau dispose de ressources limitées qu’il doit déployer de manière intelligente, explique-t-il en entretien avec Le Devoir. Quand plusieurs éléments d’information pénètrent dans le cerveau, seul le signal le plus fort est analysé en détail. »

Écoutez le professeur Guillaume Blum qui présente ses trucs pour réduire notre dépendance aux téléphones intelligents.

 

 

L’attention est essentielle pour repérer un prédateur, trouver des petits fruits ou aller nourrir un bébé en larmes. Cependant, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la source de la nouveauté se trouve au fond de notre poche.

Quand le téléphone nous arrache au moment présent, nos ressources cognitives doivent être redirigées vers une tâche différente. Nous perdons quelques instants de concentration à chaque fois. Travailler en mode multitâche, le cellulaire jamais bien loin, serait donc une stratégie perdante. « On voit dans les expériences que les gens deviennent plus lents dans la tâche qu’ils accomplissent quand leur attention est constamment réorientée », précise M. Graziano.

Et ça ne s’arrête pas là. « Les téléphones intelligents font beaucoup plus qu’attirer notre attention, dit le psychologue : ils nourrissent directement notre système de la récompense. »

Une affaire de dopamine

Pour créer un besoin, les concepteurs d’applications misent sur une recette en quatre étapes. Un déclencheur attire notre attention, comme l’apparition d’une notification sur Facebook. Une opportunité d’action se présente ensuite à nous — faire dérouler la liste des alertes, par exemple. Puis, il faut une pincée d’incertitude. Enfin, nous avons l’option de nous investir dans cette interaction, en laissant un message ou partageant une publication.

Quand une chose agréable se cache derrière la pastille de notification, une décharge de dopamine est libérée dans notre cerveau. Ce neurotransmetteur provoque un sentiment de plaisir. Le corps humain en fait normalement usage afin de renforcer certains comportements positifs, comme l’alimentation, les relations sexuelles ou l’approbation sociale.

À force que ce cycle de récompense se reproduise, la décharge de dopamine en vient à précéder le moment où l’utilisateur apprend en quoi consiste la notification. Ainsi, seul le déclencheur est suffisant pour procurer le moment de plaisir, même si l’information obtenue en bout de compte ne contribue pas au bien-être.

Le caractère incertain de la récompense est essentiel pour bien accrocher l’utilisateur, explique Jacob Amnon Suissa, professeur à l’École de travail social de l’UQAM et auteur de Sommes-nous trop branchés ?, paru Presses de l’Université du Québec en 2017. Le renforcement intermittent a été découvert grâce aux expériences sur des animaux du psychologue behavioriste B. F. Skinner, au milieu du XXe siècle. « Cette théorie a d’abord été appliquée à l’industrie des jeux et du hasard, souligne M. Suissa. Sur la machine au casino, vous avez toujours trois ananas ; mais pour gagner, il vous en faut quatre. Sur le téléphone, on ne sait jamais quand on va recevoir une demande ou un message. Ça se traduit par un état d’alerte constant. »

En fait, même quand il ne produit aucun avertissement sonore, visuel ou tactile, un téléphone intelligent peut exercer une distraction suffisante pour diminuer les ressources cognitives disponibles pour réaliser d’autres tâches. Des chercheurs américains proposaient en 2017 qu’il en serait ainsi parce que le cerveau est constamment occupé à combattre l’attention déployée automatiquement au téléphone.

Une dépendance ?

Peut-on parler de dépendance au téléphone ? Médicalement, ce n’est pas une appellation acceptée, note Valérie Van Mourik, clinicienne et chercheuse au Centre de réadaptation en dépendance de Montréal, qui travaille souvent avec des accros aux jeux vidéo (une dépendance reconnue par l’Organisation mondiale de la santé depuis juin dernier). En ce qui concerne les utilisateurs immodérés des appareils mobiles, la spécialiste préfère parler d’hyperconnectivité — un phénomène social complexe qui peut engendrer des effets néfastes.

Chose certaine, derrière l’attrait presque irrésistible des téléphones intelligents se cachent des mécanismes cérébraux très semblables à ceux causant les dépendances aux substances ou aux jeux de hasard.

« Avant, on disait que les jeux de hasard et d’argent relevaient seulement d’une dépendance comportementale, pose Mme Van Mourik. Mais non, il se passe bel et bien quelque chose dans le cerveau. La cocaïne augmente le niveau de dopamine dans le cerveau, c’est la même chose qui se passe ici. Ce sont les mêmes circuits de récompense qui sont activés. »


Une version précédente de ce texte, non finale, a été publiée par erreur dans notre édition papier du samedi. Nos excuses.

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