Ces horloges qui nous gouvernent

Nous savons depuis de nombreuses années que notre corps est sous l’effet d’une horloge biologique. On sait maintenant qu’elle n’est pas seule pour exécuter les nombreux mécanismes du corps humain.
Photo: iStock Nous savons depuis de nombreuses années que notre corps est sous l’effet d’une horloge biologique. On sait maintenant qu’elle n’est pas seule pour exécuter les nombreux mécanismes du corps humain.

Nous sommes obsédés par le temps. Mais nous ne sommes pas les seuls. Nos milliards de cellules sont elles aussi sous l’effet d’un chronomètre qui régule notre corps comme une horloge. Bienvenue dans l’univers de la chronobiologie.

Nous savons depuis de nombreuses années que notre corps est sous l’effet d’une horloge biologique. On sait maintenant qu’elle n’est pas seule pour exécuter les nombreux mécanismes du corps humain.

« En fait, nous avons des horloges partout dans notre corps. À peu près tous nos organes, toutes nos cellules ont une horloge circadienne », précise Nicolas Cermakian du laboratoire de chronobiologie moléculaire de l’Institut Douglas et de l’Université McGill. Ce sont donc des milliards d’horloges qui se synchronisent quotidiennement dans nos moindres parcelles.

Cette découverte a d’ailleurs mené au prix Nobel de médecine en 2017 qui a levé le voile sur les mystérieux mécanismes moléculaires de ces horloges.

Le plus incroyable : ces cycles seraient inhérents à notre organisme. « Si nous nous trouvions dans une pièce sans fenêtre et sans aucune indication de l’heure qu’il est, nous continuerions d’avoir des rythmes d’environ 24 heures. Cela signifie qu’il y a quelque chose dans notre corps qui lui dicte le temps », explique celui qui est aussi président de la Société canadienne de chronobiologie.

Course contre la montre

Les expériences menées par le Français Michel Siffre sont éloquentes à ce sujet. À 130 mètres sous terre, sans indice temporel et isolé de la lumière extérieure pendant plus de deux mois, le géologue continuait de maintenir un cycle d’éveil et de sommeil d’approximativement 24 heures.

En fait, les aiguilles de notre horloge interne avancent un peu plus lentement que l’heure dictée par notre environnement. Quotidiennement, elle prend environ 15 minutes de retard. Chaque matin, la lumière du jour a pour effet de reculer notre montre intérieure de 15 minutes.

Dans Chasing the Sun, un livre paru en janvier dernier, l’auteure Linda Geddes insiste sur l’importance de s’exposer à la lumière naturelle et de se synchroniser avec le soleil plutôt qu’à l’heure dictée par votre montre.

« Notre biologie suit grosso modo les rythmes d’ensoleillement. Pourtant, la société utilise plutôt des références au temps influencées par des facteurs politiques et historiques », constate-t-elle. À titre d’exemple, elle cite cette idée d’avancer l’heure chaque printemps puis de la reculer l’automne par souci d’économie d’énergie, et ce, depuis 1918 aux États-Unis.

Une seule heure peut-elle avoir une aussi grande influence sur nos horloges internes ? Le chronobiologiste allemand Till Roenneberg parle d’un véritable décalage horaire social dans les jours suivant le changement à l’heure avancée. Il est donc normal d’éprouver certaines difficultés à reprendre le dessus.

Le cycle du sommeil

Si le cycle de sommeil est le rythme le plus évident à observer, il est loin d’être le seul à dépendre de ce réseau temporel. En fait, notre corps est synchronisé grâce à des milliers d’autres rythmes circadiens.

« On pourrait nommer pratiquement n’importe quelle fonction de notre corps et d’une façon ou d’une autre, elle serait variable selon l’heure du jour et de la nuit », ajoute le professeur Cermakian.

Par exemple, notre capacité à métaboliser les aliments diffère selon le moment de la journée. Cela pourrait expliquer pourquoi les Espagnols et les Italiens soupent aussi tard. Lorsqu’ils s’attablent à 22 h, leur métabolisme fonctionne comme le nôtre fonctionnerait à 19 h 30.

Notre système immunitaire serait lui aussi variable selon le temps de l’année et l’heure de la journée. Une étude menée en 2016 a montré que recevoir le vaccin contre la grippe en matinée permettait de produire quatre fois plus d’anticorps qu’à tout autre moment.

Notre biologie suit grosso modo les rythmes d’ensoleillement. Pourtant, la société utilise plutôt des références au temps influencées par des facteurs politiques et historiques.

 

En choisissant judicieusement l’heure d’administration d’un médicament, on pourrait en augmenter l’efficacité. C’est ce qu’on appelle la chronothérapie. Jusqu’ici, c’est surtout pour les médicaments anti-cancer qu’on y voit les développements les plus intéressants.

Car en plus d’accroître la réaction positive au traitement, cela pourrait du même coup en réduire les effets secondaires qui sont souvent très désagréables pour le patient.

Y aurait-il une heure optimale pour traiter le cancer ? « Malheureusement, il n’y a pas de réponse unique. Cela dépend du type de cancer, de la thérapie et de ses mécanismes d’action », précise Nicolas Cermakian.

Cette médecine circadienne est toutefois à nos portes, prévient-il. Dans les prochaines années, il est possible que la posologie de nombreux médicaments indique l’heure précise à laquelle l’administrer.

Attention à ne pas dérégler ses horloges internes. Cela peut avoir de grandes conséquences qui vont bien au-delà des troubles du sommeil. C’est ce qui expliquerait, entre autres, pourquoi les travailleurs de nuit sont plus à risque de développer certaines maladies comme le diabète, le cancer et certaines maladies cardiovasculaires.

Toutefois, personne n’est à l’abri de voir les aiguilles de l’horloge partir en vrille. « De nos jours, on ne voit plus seulement de la lumière pendant la journée. Le soir, nous avons le nez collé sur notre téléphone ou notre tablette. Il y a aussi de l’éclairage dans les rues. De plus, nous mangeons à des moments variables. Tout cela peut affecter nos rythmes internes », soutient Nicolas Cermakian.