Le cannabis mis en cause dans la dépression de certains jeunes adultes

Au Canada, plus de 20 % des jeunes entre 15 et 25 ans consomment du cannabis de façon quotidienne ou occasionnelle.
Photo: Chris Young Archives La Presse canadienne Au Canada, plus de 20 % des jeunes entre 15 et 25 ans consomment du cannabis de façon quotidienne ou occasionnelle.

L’état dépressif et les idées noires de certains jeunes adultes canadiens ne seraient pas sans lien avec leur consommation de cannabis durant l’adolescence, d’après une nouvelle étude publiée mercredi dans la revue médicale JAMA Psychiatry.

« On a estimé qu’au Canada, 7 % des diagnostics de dépression chez les jeunes adultes de 18 à 30 ans sont liés au cannabis. Ça ne semble pas énorme en pourcentage, mais en chiffre c’est presque 25 000 jeunes concernés », laisse tomber au téléphone la Dre Gabriella Gobbi, chercheuse et psychiatre à l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (IR-CUSM), qui a mené l’étude.

Il s’agit là d’une première méta-analyse sur le sujet, fruit de la collaboration du IR-CUSM, de l’Université McGill et de chercheurs américains et britanniques. Si nombre d’études se sont déjà penchées sur le lien entre le cannabis et les risques de psychoses, d’abandon scolaire et de problèmes cognitifs des adolescents, peu d’entre elles se sont intéressées au rôle de cette drogue dans les cas de dépression, d’anxiété, de pensées suicidaires ou de tentatives de suicide une fois arrivé à l’âge adulte.

La consommation de cannabis à l’adolescence entraînerait donc un risque accru de développer une dépression majeure au début de l’âge adulte et à des tendances suicidaires, selon cette analyse. Les résultats n’ont par contre pas été significatifs pour ce qui est du lien avec l’anxiété.

En tout, plus de 3000 études ont été passées en revue, dont une dizaine seulement ont finalement été retenues, analysant en tout le parcours de 23 317 individus. « Nous avions des critères très stricts. Nous avons pris essentiellement les études longitudinales et prospectives, celles qui étudiaient les enfants dès l’âge de 4 ans jusqu’à 32 ans, et il fallait que [ces derniers] ne montrent aucun signe de dépression, d’anxiété ou de pensées suicidaires avant de commencer à consommer du cannabis », indique Mme Gobbi.

De son côté, le neuropsychologue Dave Ellemberg — qui n’a pas participé à la recherche publiée dans JAMA Psychiatry — constate aussi ce lien étroit entre consommation de cannabis et dépression auprès de ces patients.

En près de 20 ans de pratique, beaucoup de personnes âgées de 25 à 35 ans sont entrées dans son bureau déprimées en se demandant si leur consommation passée de cannabis n’avait finalement pas eu un impact irréversible sur leur cerveau et leur fonctionnement dans la vie quotidienne.

« Elles ont l’impression que leur cerveau ne fonctionne pas aussi bien qu’il le devrait : perte de mémoire, difficulté à s’organiser ou à ignorer les éléments de distraction, manque de motivation… Elles ne se reconnaissent plus et ont l’impression d’avoir hypothéqué leurs fonctions cérébrales », note celui qui est aussi directeur de la clinique d’évaluation neuropsychologique et des troubles d’apprentissage de Montréal.

S’inquiétant de rester dans cet état le reste de leur vie, certains en viennent à s’interroger sur l’utilité de continuer à le vivre, raconte M. Ellemberg.

Santé publique

« C’est d’autant plus inquiétant dans le contexte de légalisation dans lequel nous sommes, confie le chercheur. La légalisation vient banaliser les effets du cannabis et les gens sont peu informés sur les conséquences à long terme d’une consommation quotidienne. »

La Dre Gobbi abonde dans le même sens et parle même d’un « problème de santé publique ». Elle fait notamment remarquer que l’impact réel du cannabis pourrait être sous-estimé par certaines études, qui remontent à plusieurs années. Le taux de THC que l’on retrouve dans le cannabis a fortement augmenté en quelques années. « Un joint dans les années 1960, c’était 6 % de THC. Aujourd’hui, c’est 10, 20, voire 30 % de THC dans un seul joint, même sur le marché légal », fait-elle remarquer.

Les politiques publiques devraient s’y attaquer, croit-elle. « Si moins d’adolescents consommaient du cannabis, il y aurait moins de cas de dépression [dans la société]. »

Elle rappelle qu’au Canada, plus de 20 % des jeunes entre 15 et 25 ans consomment du cannabis de façon quotidienne ou occasionnelle. Ils représentent la catégorie d’âge qui en utilise le plus au sein de la population.

Et s’en tenir à une loi qui interdit de fumer avant 18 ans ou 21 ans — comme le souhaite le gouvernement du Québec — ne changera pas la proportion de jeunes qui consomment du cannabis, à son avis.

La prévention reste la clé. Il faut mieux éduquer les adolescents pour qu’ils apprennent à résister aux pressions des pairs sur la consommation de drogues. Investir dans le sport, le milieu scolaire et l’accompagnement des parents a aussi fait ses preuves — notamment en Islande — en matière de prévention de consommation des drogues, soutient Mme Gobbi.