Donner des racines aux enfants

Dans la région de Laval, 70 % des enfants placés dans des centres d’hébergement y restent plus de cinq ans.
Photo: Jacques Nadeau Dans la région de Laval, 70 % des enfants placés dans des centres d’hébergement y restent plus de cinq ans.

Jusqu'à 70 % des enfants placés en centre d'accueil n'ont guère de chances de retourner vivre dans leur famille. Conclusion: il est urgent que les enfants ballottés puissent être adoptés ou bénéficier une fois pour toutes de projets de vie permanents pour assurer leur avenir, ont affirmé hier les directeurs de la Protection de la jeunesse (DPJ) du Québec.

Vingt-cinq ans après l'adoption de la Loi sur la protection de la jeunesse, les DPJ de la province estiment que des changements à cette loi sont aujourd'hui nécessaires pour répondre aux besoins actuels des enfants négligés ou maltraités qui reçoivent leurs services.

«C'est fini, le temps des enfants ballottés et des enfants ping-pong», a tranché hier Réjean Dubé, DPJ pour la région de l'Estrie, lors d'une conférence de presse où étaient réunis 14 des 16 DPJ du Québec pour faire le bilan des 25 dernières années en protection de la jeunesse.

Ces DPJ estiment que les placements à répétition ont causé beaucoup de tort à plusieurs enfants. Aussi, leur premier cheval de bataille pour l'avenir est de réclamer à Québec une loi qui leur permettrait de décider, après un délai d'un à deux ans, d'un projet de vie permanent pour les enfants qui n'ont plus guère d'espoir de retourner vivre dans leur famille naturelle.

Cette proposition est d'ailleurs au coeur des amendements proposés en janvier dernier à la Loi sur la protection de la jeunesse par un comité d'experts chargé de réviser cette législation après 25 ans.

Trop d'enfants en attente

Il est difficile de dire combien d'enfants au Québec pourraient bénéficier de ces projets de vie. Mais selon une étude réalisée dans la région de Laval, jusqu'à 70 % des enfants placés dans les centres d'hébergement de cette région y restent plus de cinq ans. Après ce délai, très peu retournent vivre auprès de leurs parents biologiques. «Ces enfants ont besoin de savoir où développer leurs racines. Ils doivent savoir s'ils sont là où ils sont pour rester ou si le plan est de les retourner à leurs parents», a expliqué hier Margaret Douek, DPJ de la région de Laval.

Bref, la loi doit faciliter l'adoption ou le placement permanent, la prise en charge par des familles d'accueil ou par tout autre milieu de vie substitut, ont insisté les DPJ hier.

Peu d'adoptions

Au Québec, seulement 261 enfants référés par la Protection de la jeunesse ont été adoptés en 2002-03. Selon Sonia Gilbert, DPJ de la Montérégie, il pourrait y en avoir beaucoup plus si la loi facilitait cette option, comme c'est le cas dans d'autres provinces canadiennes et certains États américains. «Pour faire des adoptions, ça prend des démarches très importantes à la cour. On veut vraiment que les projets de vie deviennent une solution acceptée», a-t-elle dit.

À Montréal, au moins une dizaine d'enfants âgés de plus de trois ans attendent désespérément des parents adoptifs, a renchéri Jean-Marc Potvin, DPJ pour la région de Montréal. À défaut de trouver des familles permanentes pour eux, plusieurs vivent des placements répétitifs en familles d'accueil, avec les résultats désastreux que l'on connaît.

«Il faut avoir le courage de prendre une décision. Pour un jeune bébé, un placement de six mois, c'est une éternité», a expliqué M. Potvin.

En 25 ans, près de un million d'enfants ont été protégés par la Loi sur la protection de la jeunesse. Des progrès ont été réalisés pour éliminer les listes d'attente à l'évaluation, mais les ressources manquent toujours pour donner les services dans les temps requis. Les centres jeunesse ont assisté à une hausse de 25 % du nombre de signalements en cinq ans. En partie, estiment les DPJ, parce qu'il manque de services pour les familles et les jeunes dans les CLSC et le reste du réseau de la santé. «Nous sommes les soins intensifs des services sociaux. Nous ne pouvons plus être les seuls à s'occuper du sort des jeunes», a affirmé Sonia Gilbert.

Par ailleurs, les DPJ déplorent l'intention du Bureau du coroner de revoir complètement le rôle des comités d'examen des décès d'enfants de moins de cinq ans, destiné à dépister les cas de violence parentale, comme le rapportait Le Devoir mardi. «Le Québec perdrait un chien de garde important, a fait valoir Daniel Côté, DPJ de Québec. Cela a permis de déceler des situations de violence envers les enfants et d'amener le milieu à un degré de vigilance.»