Les cliniques d’hiver ouvrent au Québec

Frappées par une saison grippale précoce, plusieurs urgences de Montréal et de ses couronnes ont dépassé leur pleine capacité.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Frappées par une saison grippale précoce, plusieurs urgences de Montréal et de ses couronnes ont dépassé leur pleine capacité.

Les premières cliniques d’hiver, annoncées en décembre par la ministre de la Santé, Danielle McCann, se sont mises en branle lundi dans la grande région de Montréal. Si la mesure permettra de désengorger les salles d’attente des urgences, elle ne diminuera pas le taux d’occupation des civières, estiment toutefois des professionnels de la santé consultés par Le Devoir.

Six cliniques et groupes de médecine de famille (GMF), essentiellement dans l’est de la métropole et dans la région de Lanaudière, ont commencé à prolonger leurs heures de rendez-vous ou à rendre davantage de médecins et d’infirmières disponibles pour recevoir « la clientèle orpheline ».

Sans médecin de famille — ou dans l’incapacité d’obtenir un rendez-vous de dernière minute —, nombre de patients se rendent directement aux urgences pour des problèmes pourtant mineurs, tels que le rhume, la grippe ou la gastro-entérite. Résultat ? Ils attendent des heures avant de pouvoir rencontrer un médecin et font déborder les urgences déjà à bout de souffle.

« L’hiver, on a besoin de plus de soins en première ligne. Alors c’est un coup à donner pendant trois mois pour les médecins et le reste du personnel dans les GMF, mais ça permet de décharger les urgences », explique le Dr Réal Barrette, directeur de la Clinique médicale Maisonneuve-Rosemont.

« Les médecins s’organisent sur une base volontaire, mais il n’y a pas de boni financier ; on est payés le même salaire » tient à préciser le médecin.

Réal Barrette a d’ailleurs lui-même ajouté des heures de consultation à son programme de lundi après-midi pour soulager l’urgence voisine de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, en effectuantnotamment « sa paperasse de directeur sur son heure de lunch ».

Une autre clinique d’hiver ouvrira mardi dans les locaux du GMF Azur, à Greenfield Park, a indiqué le CISSS de la Montérégie-Centre. Plusieurs autres devraient se mettre en branle dans la Capitale-Nationale, les Laurentides et la Mauricie d’ici la fin de la semaine.

« D’ici peu, on va rendre public un numéro de téléphone unique dans la région pour la prise de rendez-vous dans une des cliniques d’hiver par les usagers. Les gens obtiendront un rendez-vous et pourront attendre de chez eux au lieu de surpeupler les urgences », indique la porte-parole du CISSS des Laurentides, Thaïs Dubé.

Mesure tardive

Frappées par une saison grippale précoce, plusieurs urgences de Montréal et de ses couronnes ont dépassé leur pleine capacité depuis quelques semaines déjà, avant même les fêtes de fin d’année. La situation est aussi particulièrement difficile dans les Laurentides ou en Montérégie, alors que certains hôpitaux ont atteint un taux d’occupation de leurs civières de plus de 250 % la semaine dernière.

« Mi-janvier, c’est un peu tard pour ouvrir des cliniques d’hiver. En même temps, j’ai envie de dire que c’est plus tôt que d’habitude si on compare aux autres années, alors qu’aucun projet de ce genre n’avait vu le jour », lance ironiquement le Dr Réal Barrette.

Au bureau de la ministre McCann, on assure que ces services supplémentaires seront mis en place dès le mois de décembre l’hiver prochain. « Ça demande plusieurs mois de préparation d’ouvrir des cliniques d’hiver. On commencera à se pencher là-dessus dès septembre de cette année. En 2018, en septembre, on était en pleine campagne électorale. Difficile de prendre de l’avance », fait remarquer l’attaché presse de la ministre de la Santé, Alexandre Lahaie.

Une demi-solution ?

Pour sa part, le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, Louis Godin, se montre sceptique quant aux bénéfices réels des cliniques d’hiver. À son avis, elles ne permettront pas de diminuer considérablement le taux d’occupation des urgences.

« L’impact va se ressentir sur les salles d’attente, qui vont se vider un peu. On verra moins de personnes attendre des heures et des heures pour un problème mineur. Mais on ne verra pas plus de lits d’hospitalisation se libérer, et nombre de patients qui occupent des civières attendront encore longtemps avant de monter aux étages », explique le Dr Godin.

Et là est le noeud du problème, selon lui. « Les cliniques d’hiver, ce n’est pas une solution magique, ça prendrait d’autres mesures », croit-il. Du personnel supplémentaire dans les hôpitaux permettrait par exemple de traiter les patients plus vite et de libérer des lits de façon plus fréquente pour ainsi multiplier les consultations.

Davantage de ressources pour les soins de santé à domicile et plus de place dans les Centres d’hébergement de soins de longue durée seraient aussi grandement nécessaires, estime quant à lui Carl-Ardy Dubois, professeur et directeur du Département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’École de santé publique rattachée à l’Université de Montréal.

« Il y a tellement de personnes âgées malades en attente d’un hébergement ailleurs. Ce n’est pas normal que leur durée de séjour à l’hôpital soit aussi longue. Et la conséquence directe, c’est qu’on a encore du monde sur des civières qui attendent d’avoir un lit pour être soignés eux aussi », se désole le professeur.

Des épisodes de congestion des urgences reviennent chaque année, souligne-t-il, ce qui témoigne d’un problème plus profond du système de santé au Québec.

« Le souci, c’est l’organisation de nos services. C’est tellement centré sur l’hôpital et la consultation d’un médecin qu’on encourage finalement cet engorgement des urgences. Alors que bien souvent, ce n’est pas un passage obligatoire », insiste Carl-Ardy Dubois.

Mieux informer

Un avis partagé par Nathalie Cloutier, infirmière et présidente de l’Association des infirmières et infirmiers d’urgence du Québec. « Il y a plein de choses que les infirmières pourraient prendre en charge, sans que le patient ait nécessairement besoin de voir un médecin. Ça limiterait l’attente inutile. »

À son avis, la population devrait aussi être mieux informée sur le travail des pharmaciens, qui peuvent être une source de conseil très utile lors de problèmes mineurs.

« Les patients sans médecins de famille manquent d’information et ne savent pas où aller la chercher. Alors quand ils se sentent un peu malades, se questionnent sur leur état, ils vont prendre la solution facile et aller aux urgences inutilement », souligne-t-elle avec regret.