Le médicament, entre bien de consommation et outil thérapeutique

Alice Mariette Collaboration spéciale
Autrefois réservé aux personnes âgées et aux enfants en bas âge, le médicament est aujourd’hui utilisé par tous.
Photo: iStock Autrefois réservé aux personnes âgées et aux enfants en bas âge, le médicament est aujourd’hui utilisé par tous.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« De plus en plus de gens prennent de plus en plus de médicaments », lance d’emblée Johanne Collin, professeure à la Faculté de pharmacie à l’Université de Montréal et directrice de l’équipe MEOS (Médicament comme objet social), un regroupement interdisciplinaire affilié à l’UdeM. Du même souffle, elle mentionne la place centrale qu’occupe actuellement le médicament dans nos vies, et ce, dans tous les groupes d’âge. Autrefois davantage réservé aux personnes âgées et aux enfants en bas âge, elle constate que le médicament est aujourd’hui utilisé par tous.

Lors d’un colloque sur les régimes privés et publics d’assurance médicaments, organisé par la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) en novembre dernier, Mme Collin est d’ailleurs revenue sur la question. Elle y a mentionné que les usages non thérapeutiques du médicament tendaient à se multiplier. « L’autre élément important est l’élargissement des usages, car prendre des médicaments à des fins thérapeutiques pour contrôler les maladies est une chose, en prendre à d’autres fins, pour une question de performance, par exemple, est une autre dimension de l’usage du médicament », explique la professeure, constatant aussi une hausse de la prescription d’une combinaison de plusieurs médicaments, comme des antidépresseurs couplés à des psychostimulants.

De même, elle relève un phénomène de logique préventive de plus en plus présente. « En vue d’éviter l’accroissement des problèmes de santé, dès les premiers signes, dès que l’on est devant des populations à risque, nous avons recours au médicament », estime-t-elle, précisant toutefois que si cela explique l’accroissement du recours au médicament et que les enjeux du surtraitement font couler beaucoup d’encre, ce n’est pas toujours une mauvaise chose.

Un objet social

« Le médicament est devenu bien plus complexe qu’un simple objet pharmaceutique, il s’agit aujourd’hui d’un véritable objet social », peut-on lire dans Vers une pharmaceuticalisation de la société ? Le médicament comme objet social (Presses de l’Université de Québec, 2016), écrit sous la direction de Johanne Collin et Pierre-Marie David. « Il constitue un objet social, un objet qui répond à des fonctions multiples et aussi symboliques, détaille la professeure. C’est, par exemple, un objet transitionnel entre médecins et patients. »

Dans l’élargissement de ses usages, la prise de médicaments pour des effets de performance ou d’amplificateurs cognitifs est de plus en plus répandue. « On pense par exemple au phénomène des smart drugs [ou nootropes, médicaments qui peuvent rendre plus intelligents et plus productifs]. Ils sont pris pour mieux performer sur le plan cognitif et social. Nous quittons donc la frontière du thérapeutique », illustre Johanne Collin.

Toutefois, elle rapporte que les deux sphères, thérapeutiques et sociales, finissent par se brouiller. « La performance est importante dans toutes les sphères de notre vie sociale, tant au travail que sur le plan des relations avec les proches. Il est certain que quelqu’un qui répond aux attentes de la société à son endroit, qui travaille bien et mieux que bien, aura moins de pression sociale », décrit-elle. Le médicament peut ainsi permettre aux individus d’éviter une désaffiliation sociale. « On parle d’objet a priori thérapeutique, mais le médical et le social se confondent aussi, car on peut penser que plus on est intégré, moins on est susceptible d’avoir de problèmes de santé mentale, comme l’anxiété ou la dépression, même s’il peut aussi y avoir une composante génétique », mentionne la chercheuse.

Travers de l’industrie pharmaceutique

Johanne Collin mentionne aussi le rôle joué par l’industrie du médicament. « Il ne faut pas la diaboliser, mais il reste que la promotion des médicaments vient renforcer le doute chez les patients », énonce-t-elle, notant toutefois que cela peut permettre au public d’être mieux informé et conscient des possibilités thérapeutiques. Si au Canada, la publicité directe sur les médicaments d’ordonnance est illégale, elle reste répandue, notamment parce qu’elle est autorisée aux États-Unis. Cette exposition massive rend la distinction difficile entre une véritable maladie et une période difficile par exemple. En outre, la professeure rappelle que les sommes investies dans le marketing sont considérables, puisqu’elles sont trois fois plus élevées que celles dans la recherche, ce qui a aussi un effet sur l’usage du médicament.

Une utilisation de plus en plus marquée chez les jeunes

Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire 2016-2017 de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), la prise de médicament a augmenté.

Près de 15 % des élèves disent avoir pris des médicaments prescrits pour se calmer ou se concentrer au cours des deux dernières semaines (18 % pour les filles et 11 % pour les garçons), contre environ 8 % en 2010-2011.

Environ 3,6 % des élèves déclarent avoir pris des médicaments prescrits pour l’anxiété ou la dépression au cours des deux dernières semaines (4,2 % pour les filles et 3,1 % pour les garçons), contre 2,6 % en 2010-2011