Congrès de l'ACFAS - Être en santé signifie maintenant se sentir bien

La maxime qui veut un esprit sain dans un corps sain est en voie de devenir un impératif dans nos sociétés occidentales. Aux régimes minceur et aux séances de gymnastique extrême, bien des Québécois ont en effet ajouté l'usage — ponctuel ou régulier — de psychotropes pour atteindre leur idéal, a montré hier la chercheuse québécoise Johanne Collin, en ouverture du colloque «Médicaments psychotropes et sociétés» alors que le 72e congrès de l'ACFAS entamait son impressionnant marathon de cinq jours à l'UQAM.

«Notre rapport aux psychotropes s'inscrit dans une quête plus large que celle de la maladie pour rejoindre celle de la bonne santé mentale quand ce n'est pas celle de la santé parfaite», a expliqué la professeure à l'Université de Montréal, aussi membre du Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention (GRASP) rattaché à cette même université.

C'est ainsi que le Québécois moyen en est venu à voir son corps comme un repère qu'il peut contrôler à sa guise. «On cherche à éviter la douleur, poursuit Johanne Collin. Pour bien mourir, on a pacifié la mort par la médication. Par extension, on en est venu à voir dans la médication un moyen de bien agir et de bien vivre.» Ce qui fait de ce régulateur d'humeur un porteur potentiel de superficialité.

La médecine comme objet technologique a également forcé les médecins à repenser la notion même de prévention qui lui est attachée. «On ne recherche plus l'absence de maladie, on recherche le bien-être», confirme Mme Collin. Ce qui forcément peut avoir des effets néfastes sur le système de santé.

Le contexte de pratique médical change en effet très rapidement. Au Québec, le médecin évolue dans un contexte de pratique où il doit constamment être performant. Pour le professeur Hubert Doucet, aussi chercheur au GRASP, cela a profondément changé sa logique de prescription.

«On est entré dans une logique de consommation», croit M. Doucet. Un monde dans lequel les psychotropes brillent de tous leurs feux. Aux États-Unis seulement, le nombre de dépression a triplé en dix ans. Au Canada, un nouveau souffle a été donné à ce marché fort lucratif qui est passé de 31 millions pour la même période à un demi-milliard de dollars.

Cela n'est certes pas étranger au fait que le diagnostic de dépression est de plus en plus courant. Au pays, c'est celui qui a connu la progression la plus rapide au cours des dernières années, se hissant confortablement au second rang des motifs de consultations des Canadiens. Ce qui n'est pas sans rapport avec l'éducation du public menée rondement ici. «En plus d'être accessible, l'autodiagnostic est très facile à effectuer», note Marcelo Otero, un sociologue attaché à l'Université du Québec à Montréal.

Tous ces éléments font conclure à Hubert Doucet «que le psychotrope est devenu un véritable baromètre de nos systèmes de santé». Un outil si sensible en fait qu'il est aussi devenu le révélateur le plus efficace du malaise des professionnels qui ont de la difficulté à refuser à leurs patients la pilule miracle qui effacera la mélancolie du conjoint ou la turbulence enthousiaste de junior. Un état de fait qui est d'autant plus inquiétant que le renouvellement des médicaments au Québec est «souvent un acte silencieux», a déploré hier Johanne Collin.

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L'enfant n'est pas un adulte miniature

La plupart des psychotropes destinés aux adultes sont désormais utilisés chez l'enfant bien qu'aucun d'entre eux n'ait été conçu pour eux et que la plupart n'aient même pas fait l'objet d'une approbation pour un tel usage. Pourtant, s'insurge Sonia Mansour-Robaey, professeure à l'UQAM et chercheuse au centre de recherche de l'hôpital Douglas, l'enfant a des besoins précis qui commandent une médication spécifique.

Dans les centres jeunesse du Québec, 35 % des enfants prennent des psychotropes. Dans les foyers québécois, ils sont 10 % à en prendre, dont la moitié parce qu'ils souffrent d'un trouble déficitaire de l'attention/hyperactivité (TDAH), un nombre qui n'est pas étranger aux pressions grandissantes des parents et des milieux scolaires pour adopter une médication leur permettant de fonctionner à leur guise.

Les effets de ces psychotropes sur l'enfant sont pourtant loin d'être assez documentés. «Ce que l'on sait, c'est que les enfants ne sont pas des adultes en miniature et que leur métabolisme fonctionne différemment», a expliqué Sonia Mansour-Robaey.

Les effets à long terme de tous ces médicaments sont au centre de nombreuses discussions où le Ritalin apparaît comme étant le plus controversé de tous. Pour Mme Mansour-Robaey, la meilleure solution pour venir à bout de ces incertitudes passe par la recherche. «Je crois que la psychiatrie est soumise à une pression de prescrire que des connaissances neurologiques plus approfondies ne pourraient qu'amoindrir.»