Le paradoxe du bien-être

La fièvre du moment dans les spas est le sauna à infrarouge lointain (SIRL).
Photo: Catherine Lefebvre La fièvre du moment dans les spas est le sauna à infrarouge lointain (SIRL).

La prévalence des maladies chroniques non transmissibles, comme les maladies cardiovasculaires et le diabète de type 2, ne cesse d’augmenter. Cela s’explique, entre autres, par notre surconsommation d’aliments ultra-transformés et de boissons sucrées.

Parallèlement, les produits alimentaires et les soins affichant les meilleurs bienfaits du monde se taillent une place de choix sur le marché. Manifestement, notre mode de vie est paradoxal.

Outre l’anorexie et la boulimie, les troubles du comportement alimentaire se présentent sous diverses formes. De plus en plus, il est question d’orthorexie.

Bien qu’elle ne soit toujours pas reconnue dans le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, publié par l’Association américaine de psychiatrie), l’orthorexie est décrite comme « un comportement névrotique caractérisé par l’obsession d’une alimentation saine », selon l’Office québécois de la langue française.

En effet, les personnes atteintes d’orthorexie sont très conscientes de l’importance d’une saine alimentation pour leur santé. Elles angoissent à l’idée de manquer de nutriments ou de consommer des traces de pesticides et d’additifs alimentaires. Les fruits et légumes n’étant jamais assez nutritifs pour elles, elles préfèrent les consommer en jus fraîchement pressés à froid ou, mieux encore, y ajouter des « super-aliments » pour s’assurer de ne manquer de rien.

Cela dit, il existe des concentrés de jus agrémentés de gingembre, de curcuma et de poivre de Cayenne à boire d’un trait dans l’espoir de briser notre rhume ou d’éviter de vieillir d’un coup.

L’art de vivre dans la peur

Lors d’un récent séjour à Los Angeles, le constat était troublant. Au-delà de l’offre généreuse de soins esthétiques, un « centre de santé » proposait des injections intraveineuses de vitamines et de minéraux à 189 $US la dose.

Ils sont, entre autres, recommandés pour « promouvoir » la beauté, stimuler le système immunitaire ou donner un regain d’énergie, sous prétexte que le système digestif n’est pas toujours optimal pour l’absorption des nutriments.

« Même en adoptant une alimentation saine, on ne sait jamais si on manque de quelque chose », nous dit-on sur place. Cette idée que le corps n’est pas en mesure de fonctionner normalement et que les aliments sont incapables de combler nos besoins en nutriments est problématique.

Par conséquent, l’industrie saisit cette occasion en or de faire de généreux profits en affichant une montagne de bienfaits difficiles à obtenir autrement qu’en se gavant de leurs produits.

Pas étonnant qu’une entreprise comme Goop, l’empire du bien-être de l’actrice américaine Gwyneth Paltrow, soit aujourd’hui évaluée à 250 millions de dollars américains.

Éloge de la sueur

Outre la frénésie des vitamines et des minéraux, l’appel à la détoxification résonne partout, comme nous pouvons le constater dans la série Netflix A User’s Guide to Cheating Death, de Timothy Caulfield, professeur en droit et politique de la santé à l’Université de l’Alberta. La fièvre du moment dans les spas est de loin le sauna à infrarouge lointain (SIRL).

Au studio Shape House à L.A., nous étions enveloppés pendant 55 minutes dans une couverture chauffée aux IRL. Le traitement permettrait de faire perdre du poids (comprendre de la sueur), d’améliorer le sommeil, d’embellir le teint, de récupérer plus rapidement à la suite d’un effort physique et, bien sûr, de se détoxifier.

Il n’y a pas grand-chose dans la littérature scientifique à propos de la chaleur dans une optique de récupération post-entraînement

Selon l’Observatoire de la prévention de l’Institut de cardiologie de Montréal, le SIRL « procure des bienfaits pour les personnes susceptibles de développer une maladie coronarienne ou qui sont atteintes d’insuffisance cardiaque ou de maladies artérielles périphériques, et il améliore la qualité de vie des patients souffrant d’insuffisance cardiaque, en augmentant l’appétit et le bien-être en général. Cette thérapie pourrait être aussi bénéfique pour les personnes légèrement dépressives, en améliorant l’appétit et l’humeur. »

Notez que, dans les études auxquelles l’Observatoire fait référence, il est question de SIRL chauffés à 60 °C (140 °F) dans lesquels les personnes passent 15 minutes. Et bien que ces études soient faites sur des êtres humains, leur échantillonnage demeure de très petite taille, de 20 à 30 personnes. Il serait donc préférable de faire preuve de prudence avant de s’enfermer dans un SIRL.

En ce qui a trait aux bienfaits après un effort physique, la récupération active est davantage préconisée en physiothérapie. « Il n’y a pas grand-chose dans la littérature scientifique à propos de la chaleur dans une optique de récupération post-entraînement, explique Alexis Lasalle, physiothérapeute à la clinique PhysioExtra St-Henri. Ce qui est mieux démontré, c’est l’utilisation du rouleau et des balles de massage, et la récupération active, comme un jogging léger après un effort intense. »

Malgré l’absence de données probantes quant aux vertus « détox » des SIRL, leur popularité ne cesse de croître. Il n’est pas étonnant de voir cette vague de chaleur atteindre tranquillement le Québec. En effet, SweatFX a récemment vu le jour à Montréal. Au lieu de couvertures chauffantes, il s’agit plutôt ici d’un sauna dans lequel on passe 40 minutes. C’est plus facile à supporter et plus confortable que d’être enveloppé dans une lourde couverture pendant une heure.

Cela demeure toutefois près de trois fois plus long que la durée des SIRL des études auxquelles l’Institut de cardiologie de Montréal se réfère pour faire ses recommandations à ce sujet.

Faire une pause dans l’hiver frileux en passant un peu de temps à la chaleur est certainement apaisant, mais il est faux de croire que cela règle tous les maux.

Il est tout aussi erroné de penser que notre alimentation est constamment contaminée par de vilaines toxines et que notre corps est trop faible pour métaboliser, filtrer et éliminer correctement quoi que ce soit.

Par contre, nous ne pouvons qu’être gagnants à tourner le dos aux aliments ultra-transformés et aux boissons sucrées. En plus d’être scientifiquement prouvé pour contribuer à la santé globale, ce geste n’a aucun effet néfaste.

2 commentaires
  • Marguerite Paradis - Inscrite 24 novembre 2018 10 h 09

    À LA CALIFORNIE DU QUÉBEC

    Cette obsession vient être des « fatiguantEs » qui ne cessent de dire aux individus ce qui est « bon ou bien » pour eux et elles.
    Est-ce que ces riches bien pensantEs ne pourraient pas s'adresser au haut de la chaine alimentaire, cest-à-dire ceux et celles qui ont les 2 mains sur le volant pour mettre les industries alimentaires au pas de leur cher « bon ou du bien »

  • Jean Thibaudeau - Abonné 25 novembre 2018 00 h 04

    Rien n'est plus toxique que cette accumulation incessante de conseils pour améliorer sa santé. Que ne ferait-on pas pour nier la réalité de notre mort inéluctable!

    J'aime beaucoup ce concept d'orthorexie.