Maladies infectieuses - Incroyables inégalités

Dix-sept millions de personnes meurent chaque année du sida, de la tuberculose, de diarrhée, du paludisme, de la rougeole et de pneumonie; 95 % d'entres elles vivent dans des pays pauvres. Le directeur de l'Institut Pasteur témoigne.

Les maladies infectieuses reviennent sur le devant de la scène dans les pays riches. Bien sûr, le sida et les hépatites ne l'ont jamais vraiment quittée. Mais l'apparition en 2003 d'une épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) en Asie et ses répercussions au Canada ont cruellement rappelé la virulence de certains agents infectieux. Plus récemment encore, la menace de la grippe aviaire a défrayé la chronique. Et l'été prochain sera, n'en doutons pas, l'occasion de reparler du virus du Nil, transmis par la piqûre de certains moustiques.

Pourtant, les succès de la vaccination aidant, les maladies infectieuses semblaient, si ce n'est éradiquées, à tout le moins maîtrisées dans nos contrées. Il aura fallu l'apparition de nouveaux agents infectieux et la menace pour le moins singulière du bioterrorisme pour rappeler à l'ordre les consciences occidentales.

Les chercheurs quant à eux n'ont pas attendu les fluctuations des préoccupations médiatiques pour s'intéresser au problème. «À l'Institut Pasteur, nous n'avons jamais mis au rebut les maladies infectieuses. La perception de la situation de la part du public et des médias relève d'un phénomène de sociologie et d'un certain égoïsme», dit Philippe Kourilsky, directeur général de la prestigieuse institution française (connue en particulier pour la découverte du virus du sida en 1983) ainsi que directeur de recherche de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale de France. Et pour cause: si les menaces pesant sur les pays développés restent «maîtrisées», les conséquences de leur propagation dans le reste du monde ont toujours été dramatiques.

Des millions de morts annuelles

En ce domaine, plus qu'ailleurs, les inégalités sont immenses. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), 95 % des maladies infectieuses répertoriées sévissent dans le Tiers-Monde. Chaque année, plus de 16 millions de personnes, soit deux fois la population du Québec, y meurent du sida, de la tuberculose, du paludisme, de pneumonie, de la rougeole et de diarrhée. «Chaque jour, 3000 personnes succombent au paludisme — des enfants pour les trois quarts. Tous les ans, ce sont un million et demi d'êtres humains qui meurent de la tuberculose et huit millions d'autres qui contractent l'infection», rapporte l'OMS. Des décès qui engendrent des drames humains insoutenables. L'épidémie de sida, par exemple, a fait plus de huit millions d'orphelins à ce jour. Et les spécialistes s'accordent à dire qu'elle n'a pas atteint son paroxysme.

«Il y a bien sûr des paramètres spécifiques à ces pays. Le niveau de vie très bas engendre des conditions d'hygiène qui favorisent la propagation des maladies, dit Philippe Kourilsky. Les comportements sociaux, la concentration urbaine, combinés avec certains facteurs climatiques, constituent autant d'éléments aggravants des risques.»

Mais comment expliquer que les traitements, lorsqu'ils existent, ne soient pas disponibles? Six cents millions de personnes souffrent du paludisme, par exemple, mais les thérapies restent trop coûteuses et donc inaccessibles.

Désintérêt marqué de l'industrie pharmaceutique

Au-delà du manque d'intérêt des pays riches, du manque d'organisation et parfois de volonté des pays pauvres, c'est donc tout le fonctionnement du système que l'on pourrait remettre en question. «Si 600 millions de personnes sans le sou sont atteintes, l'industrie pharmaceutique ne s'y intéressera pas vraiment», analyse le professeur Kourilsky. De nos jours, se soigner reste un luxe que le plus grand nombre ne peut s'offrir. Philippe Kourilsky ne jette pourtant pas la pierre aux industriels: «Il ne faut pas les diaboliser systématiquement, leur rôle n'est pas d'assurer la santé du monde», dit-il. Ces industries évoluent dans un marché déréglementé où la concurrence fait rage. En Afrique, certaines ont même fait d'importantes concessions sur le prix des antirétroviraux permettant de lutter contre le sida. Il faudra pourtant tenter de comprendre comment, peu à peu, le développement des remèdes est devenu la quasi-exclusivité du secteur privé...

Et il y a encore d'autres effets pervers. Le marché du médicament représenterait plus de 80 % du chiffre d'affaires des entreprises. Dans ces conditions, les vaccins, moins rentables bien qu'essentiels, bénéficient de budgets de recherche et de développement largement inférieurs. Aurait-on découvert un moyen de nous immuniser contre le virus du VIH si des sommes équivalentes à celles injectées pour développer les antirétroviraux utilisés actuellement avaient été investies dans la recherche d'un vaccin? Bien entendu, ce n'est pas aussi simple: il existe d'importants obstacles scientifiques à sa production. Reste que les investissements dans ce domaine sont largement moindres.

Paradoxalement, l'élévation drastique des normes pour le développement et la production des remèdes constitue un autre facteur aggravant de la situation. «C'est la course aux standards; on essaie toujours de mieux faire, mais cela coûte plus cher», dit Philippe Kourilsky. En 15 ans, les prix auraient triplé pour le développement clinique et pharmaceutique d'un vaccin.

Ce qui poussait M. Kourilsky à s'interroger récemment dans les colonnes du quotidien français Le Monde: «Qui ces standards toujours plus rigoureux protègent-ils: les vaccinés et les patients, ou les producteurs et les autorités réglementaires elles-mêmes?»

On peut y voir une manière de remettre en question l'éthique occidentale. Celle-ci se serait muée en un levier protectionniste au détriment de l'efficacité recherchée. En devenant pointilleux à l'extrême, nous nous sommes coupés des réalités auxquelles sont confrontés les pays en voie de développement. Dans l'impossibilité de produire, parfois même d'acheter en raison du coût de fabrication toujours plus élevé, ils sont les premières victimes de «l'éthique universaliste» qui veut que les standards soient les mêmes du Nord au Sud.

«Il ne s'agit pas de faire n'importe quoi, ni de pousser à un laxisme qui pourrait déclencher des catastrophes sanitaires, écrit Philippe Kourilsky. Il s'agit de faire la distinction entre standards réglementaires et standards éthiques.»

Devant le drame qui touche la large majorité de la population mondiale, le débat reste ouvert. Le professeur Kourilsky propose une solution audacieuse: passer outre «l'impérialisme idéologique» d'une éthique qui, compte tenu du contexte, «atteint l'immoralité» en limitant l'accès aux ressources. Développer plus vite et à moindre coût est une urgente nécessité. Les moyens d'y arriver restent à déterminer.

«Les maladies infectieuses dans le monde: science et mauvaise conscience de l'Occident», une conférence publique de Philippe Kourilsky le 13 mai, à 17h30, au studio-théâtre Alfred-Laliberté de l'UQAM.