Santé et soins - L'illusion de la perfection

L'anorexie mentale — anorexia nervosa — frappe surtout les adolescents... et 95 % des anorexiques sont des jeunes filles. Des jeunes filles douées pour la plupart, des premières de classe hyperperformantes qu'on retrouve de plus en plus dans les arts de la scène et sur les podiums olympiques. Dur constat.

«L'anorexie est une maladie silencieuse, clandestine, mais c'est aussi une maladie triomphante.» C'est le constat que fait le

Dr Jean Wilkins qui s'intéresse à la médecine de l'adolescence depuis le début des années 1970. Et comme s'il voulait être absolument certain que j'avais bien saisi, il rajoute: «Essayer d'arrêter une anorexique en pleine phase restrictive, c'est comme tenter d'attraper un Concorde avec un lasso.» Bon. L'image est claire.

Pour la saisir, il faut d'abord comprendre que l'anorexique perçoit son état comme une réussite personnelle. «Dès ses premières manifestations, reprend le Dr Wilkins, c'est une maladie qui est synonyme de contrôle. Contrôle sur toutes les sollicitations extérieures. Contrôle sur ses propres pulsions pour réussir à manger de moins en moins. Contrôle sur le plus de paramètres possible pour que personne ne se rende compte: les anorexiques sont, par exemple, toujours très performantes dans leur milieu scolaire. Ce sont des premières de classe, elles sont considérées comme des jeunes filles parfaites, des modèles... alors qu'elles sont bien plus des jeunes filles modelées par les besoins des autres, pas les leurs. Pour y arriver, les anorexiques carburent au contrôle et visent la perfection. Ce contrôle les comble. Ou plutôt, il comble leur vide intérieur: il remplit leur vie, complètement. [...] Il faut voir cependant que l'anorexie est un refuge face à la réalité physiologique et qu'elle engendre une impasse développementale qui peut avoir des conséquences très graves.»

Grands courants

Jean Wilkins a une formation de pédiatre. C'est lui qui mit sur pied dès le début des années 1970 la section de médecine de l'adolescence du département de pédiatrie de l'hôpital Sainte-Justine. À cette époque-là, on s'intéressait surtout à l'impact des drogues sur le comportement des adolescents, puis, un peu plus tard à la sexualité, les deux «spécialités» étant reliées aux grands courants socioculturels qui agitaient la décennie. Tout de suite après, on fut forcé d'approfondir les problèmes d'adaptation des adolescents au divorce de leurs parents et à aborder le phénomène de l'état dépressif et du suicide.

Ce n'est en fait qu'au début des années 1980 que l'équipe du Dr Wilkins se mit à aborder les troubles du comportement alimentaire — surnommés TCA dans le jargon du milieu. Partout tout au long de ce trop rapide historique, on l'aura remarqué, les liens avec les grands courants traversant la société québécoise sont très clairs...

Mais revenons au Dr Wilkins — il nous attend au téléphone... — qui s'apprête à livrer au congrès de l'Acfas cette conférence sur les anorexiques dans le milieu des arts de la scène et de la performance physique.

«La maladie implique que ces jeunes filles escamotent une période cruciale de leur développement physiologique qu'on nomme habituellement la phase de "séparation-individuation". Par le contrôle, elles réussissent à régresser à une phase antérieure de leur développement physique. Cette régression se fait sur le plan biologique et hormonal. En perdant du poids, elles cessent de grandir; la différenciation de leurs caractères sexuels stagne; les menstruations peuvent n'apparaître qu'une fois par année, parfois même beaucoup plus rarement — certaines aménorrhées couvrent des périodes de trois, quatre ou cinq ans. Tout cela fait que ces jeunes filles parfaites qui ne sortent jamais, qui ne prennent pas de drogue, qui n'ont tout simplement pas de vie sexuelle et qui ne socialisent pas avec les jeunes de leur âge traversent l'adolescence sans intégrer les pulsions normales qu'on intègre habituellement à cet âge. Et que cela même leur donne une identité. Une identité-refuge. Une identité temporaire, mais nécessaire, qui risque pourtant d'engendrer plus tard des troubles profonds.»

Et le lien avec les arts de la scène et la performance sportive? «Il est précisément là, reprend le Dr Wilkins. L'identité-refuge de l'anorexique se caractérise par la recherche de la perfection, de l'excellence et du dépassement.»

Des championnes...

On aura peut-être saisi qu'on rencontre plus d'anorexiques dans des disciplines où le corps joue un grand rôle. On pense tout de suite au ballet classique, un art qu'il faut commencer à apprivoiser très tôt et qui s'accommode mal des changements physiologiques venant donner aux jeunes filles des corps de femmes. Pensons aussi à la gymnastique de haut niveau où les performances d'une Nadia Comaneci ont laissé des traces dans l'inconscient des jeunes Québécoises. À la nage synchronisée aussi, au patinage artistique. Et pourquoi pas au théâtre, à la danse moderne et au «show-business» en général? En fait, plus la barre est haute, plus l'excellence et la performance sont de rigueur, plus on risque d'en trouver...

«L'excellence donne une identité très forte, poursuit le Dr Wilkins. Et comme l'anorexie est une maladie identitaire, on retrouve fréquemment des anorexiques aux plus hauts niveaux. En fait, depuis les années 1980, je travaille beaucoup avec des gens du milieu de la scène et des "performeuses" très applaudies, certaines célèbres. Mais il faut se poser la question: est-ce qu'on agit correctement en encourageant ces jeunes filles à "performer" toujours davantage? Il arrive un moment où le professeur ou l'entraîneur peuvent reconnaître la pathologie à certains signes — chute du volume musculaire, étourdissements. etc. — mais on continue habituellement à encourager ces jeunes filles à faire encore mieux, à faire encore plus avec moins... Et puis, inexorablement, qu'elles le veuillent ou non, elles sont toutes rattrapées par la maladie. Elles en viennent à souffrir d'épuisement physique et psychique, et elles sont alors rapidement mises de côté et forcées à la retraite. Et là, c'est le drame. Après la gloire, le vide, la détresse, la souffrance.»

Détresse et souffrance parce qu'il faudra faire redémarrer le processus normal de la croissance sous peine de dommages permanents de l'organisme... et ça ne va pas de soi. L'impact sur le système cardiopulmonaire est souvent assez marqué, commente le Dr Wilkins. À ce stade, on le devine, l'anorexie n'est plus du tout triomphante. Il faudra persuader les patientes qu'il est possible de remonter lentement la pente au fil d'un long et douloureux processus. C'est là le prix de l'illusion de la perfection.

Jean Wilkins et «L'anorexie mentale chez les adolescentes artistes de la scène», le vendredi 14 mai à 16h dans la salle F-3560.