Les malades imaginaires

Parmi les «patients» embauchés par l’Université de Queen’s, certains sont des acteurs professionnels et des membres de la communauté théâtrale de la ville, tandis que d’autres sont des étudiants ou des retraités.
Photo: Sylvie St-Jacques Parmi les «patients» embauchés par l’Université de Queen’s, certains sont des acteurs professionnels et des membres de la communauté théâtrale de la ville, tandis que d’autres sont des étudiants ou des retraités.

Les corridors de l’hôpital, théâtre du quotidien ? Dans l’univers des « patients standardisés », des acteurs (professionnels ou non) se glissent dans des jaquettes et des pantoufles d’hôpital, le temps d’une consultation fictive avec de futurs médecins en formation. Le concept ne date pas d’hier. Or, dans un monde automatisé et en déficit d’interactions humaines, le recours à de « vrais humains » pour former le personnel est une pratique qui tend à excéder le seul domaine de la médecine. Un après-midi d’octobre, Le Devoir s’est immiscé dans une session de « fausses » consultations médicales à la Faculté de médecine de l’Université Queen’s.

« Aujourd’hui, je joue une patiente aux prises avec des vertiges. Parfois, les rôles sont plus complexes et il faut retenir plusieurs détails », confie une septuagénaire pleine d’énergie qui, depuis 26 ans, se transforme en actrice au bénéfice de jeunes apprentis médecins.

Aujourd’hui, je joue une patiente aux prises avec des vertiges. Parfois, les rôles sont plus complexes et il faut retenir plusieurs détails.

À cette heure de la journée, une cohorte de faux patients se préparent à entrer dans leur personnage du jour et à intégrer de fausses salles d’hôpital, où ils devront feindre de façon réaliste des douleurs abdominales ou respiratoires, des symptômes de mononucléose ou se prêter à un examen de routine.

« À l’école secondaire, j’adorais jouer ! Le programme de patients standardisés me permet de combiner ma formation d’infirmière et mon amour du théâtre », confie Nicole Delaney, une infirmière et ex-mère au foyer, qui, depuis plusieurs années, a porté des prothèses de femmes enceintes, a incarné une mère inquiète de la toux de son petit garçon, a appris qu’elle était atteinte d’un cancer incurable…

Nicole Delaney est désormais formatrice pour le programme de Queen’s qui embauche plus de 150 « patients » occasionnels pour former les jeunes recrues en médecine. Certains d’entre eux sont des acteurs professionnels et des membres de la communauté théâtrale de la ville, tandis que d’autres sont des étudiants de Queen’s qui cherchent à arrondir leurs fins de mois ou des retraités (principalement de l’enseignement.)

« Nous adorons recevoir des candidatures de personnes âgées : ils ont tellement d’expérience de vie et d’empathie », explique Nicole Delaney, qui s’est récemment immiscée dans la peau d’une infirmière qui devait échanger sur Skype avec un médecin d’urgence, dans le nord de l’Ontario. « Nous développons toujours de nouveaux scénarios pour nous adapter à la réalité de la profession. »

En quête d’humanité

« Certains de nos patients sont déjà morts trois fois d’une allergie aux arachides, dans un même après-midi ! », dit Kate Slagle. Va pour le théâtre quotidien de l’hôpital d’une ville canadienne. Mais qu’en est-il des scènes sanglantes et fatales ? Selon l’urgentologue Alain Vadeboncoeur, qui a abordé le lien entre le théâtre et la salle d’urgence dans la pièce Sacré-Coeur (à Espace libre en 2009), et écrit sur la mort au théâtre (Les acteurs ne savent pas mourir, 2014), les acteurs peuvent simuler plusieurs maux de manière réaliste, mais le plus souvent, jouent assez maladroitement la mort.

« Parce qu’ils n’ont pas eu beaucoup de contacts avec la mort, leur jeu ne représente pas la réalité », dit l’urgentologue, qui soutient que rares sont les séries télévisées qui représentent son univers de manière réaliste. Ce qui explique pourquoi les formations en médecine d’urgence envoient leurs étudiants faire de l’observation à l’étranger. « Un centre de trauma de Miami, par exemple, peut recevoir une douzaine de victimes d’attaques au couteau pendant une nuit », dit Alain Vadeboncoeur, qui, ces jours-ci, publie Malade !, un récit sur le quotidien parfois cocasse et loufoque du quotidien à l’urgence.

Si plusieurs facultés de médecine comme celles de l’Université de Montréal, de McGill ou de l’Université de Sherbrooke développent aussi des programmes de patients standardisés, celle de Queen’s a cela d’unique qu’elle déborde désormais de la seule sphère médicale. Ainsi, ses 150 acteurs d’occasion sont désormais appelés à jouer autre chose que des patients en jaquette d’hôpital pour répondre à la demande de nouveaux clients. Par exemple, le programme développe des scénarios axés sur les pitchs de vente, la résolution de conflits ou le service à la clientèle…

« L’essentiel du travail de nos patients standardisés est de développer leurs habiletés d’acteur, peu importe la situation », partage Kate Slagle, la coordonnatrice de ce programme. « Selon leur zone de confort, ils sont formés pour jouer toutes sortes de situations. Très bientôt, nous allons commencer à concevoir des scénarios touchant à la santé des personnes réfugiées et des situations de soins de personnes transgenres. Nous élargissons continuellement notre champ de compétences », dit Kate Slagle.

« Aujourd’hui, je joue une patiente aux prises avec des vertiges. Parfois, les rôles sont plus complexes et il faut retenir plusieurs détails » une actrice septuagénaire

Quelque 150 acteurs d’occasion sont désormais appelés à jouer autre chose que des patients en jaquette d’hôpital pour répondre à la demande de nouveaux clients à l’Université Queen’s.