Étudier les lettres de suicide pour mieux orienter les soins en santé mentale

Le suicide est l’une des premières causes de mort prématurée au Canada.
Photo: istock Le suicide est l’une des premières causes de mort prématurée au Canada.

Les lettres laissées par des personnes qui se sont suicidées peuvent aider à comprendre quelles expériences elles ont vécues et les sentiments qui ont motivé leurs actions. Des chercheurs torontois en ont analysé trente-six, et ils croient que leurs résultats pourraient améliorer les traitements en santé mentale et les programmes de prévention du suicide.

Se sentir impuissant. Avoir l’impression de mener une épuisante bataille. Se croire responsable de l’échec des traitements de santé mentale reçus et perdre espoir. Ces trois sentiments ont été désignés comme étant communs, par une équipe de chercheurs torontois, dans les lettres laissées par 36 personnes qui ont commis le geste fatidique de se suicider.

Cette fenêtre inédite sur les expériences subjectives qu’ont rencontrées ces personnes ayant commis l’irréparable pourra permettre d’améliorer les soins en santé mentale, croit la Dre Juveria Zaheer, qui travaille au Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto (CAMH) et qui a corédigé l’étude.

« I Can’t Crack the Code » : What Suicide Notes Teach Us about Experiences with Mental Illness and Mental Health Care (« "Je ne peux pas trouver le code" : ce que les lettres de suicide nous enseignent sur les expériences de maladie mentale et de soins de santé mentale »), a été publiée lundi dernier dans La revue canadienne de psychiatrie.

L’étude se base sur 36 lettres faisant explicitement mention de la maladie mentale ou des soins de santé mentale, qui ont été choisies parmi un échantillon plus large de 252 témoignages écrits accompagnant certains dossiers des 1565 cas de suicides à Toronto notés par le Bureau du coroner en chef de l’Ontario entre 2003 et 2009.

La Dre Zaheer, qui est psychiatre, n’avait jamais lu de lettre de suicide avant de s’y intéresser pour cette recherche. « Nous ne voulions pas “romantiser” ou rendre séduisantes [glamourise] les lettres. Notre objectif était de faire en sorte que ce qu’on allait apprendre allait servir à aider ceux qui souffrent, que ça allait leur donner espoir et les aider à obtenir des soins et à continuer à avancer ».

Le suicide est l’une des premières causes de mort prématurée au Canada. C’est 4405 personnes qui se sont suicidées au pays en 2015, selon Statistique Canada. Au moins 90 % des personnes qui se sont suicidées souffraient de troubles mentaux, et des lettres de suicides sont laissées dans 15 % à 38 % des cas, rapporte l’étude.

« Le suicide est un résultat tragique. Si les gens souffrent, il y a de l’aide d’excellente qualité disponible et de très bons traitements pour la dépression. Il y a de l’espoir », insiste la Dre Zaheer.

Améliorer les soins

La Dre Zaheer croit que l’étude peut aider à améliorer les soins en faisant en sorte que les psychiatres, médecins ou autres soignants comprennent mieux les sentiments récurrents qui ont été identifiés chez les personnes qui se sont suicidées.

« Si un patient se dit épuisé, ou dit qu’il se sent impuissant, il est alors possible de reconnaître qu’il est peut-être plus à risque », a-t-elle expliqué. La psychiatre a souligné qu’il faut encourager le dialogue avec le patient et l’aider à se sentir en contrôle. « Certains psychiatres ou médecins mettent l’accent sur les symptômes : “Est-ce que tu manges ?” ou “Comment est ton moral ?” Je crois que nous devons avoir un autre type de conversation, par exemple : “Comment perçois-tu ta maladie ?”, “Comment faire en sorte de te donner espoir ?”»

Aussi, l’accent mis par les cliniciens sur la nature biologique de la maladie mentale peut avoir des effets pervers. Même elle vise à déculpabiliser le patient, cette façon de faire peut aggraver le désespoir chez un individu qui considère alors qu’il ne peut rien faire pour aller mieux. « Une explication étoffée de la maladie qui comprend les multiples facteurs qui y contribuent peut mener à une diminution du sentiment de désespoir et d’impuissance », avance l’étude.

Pour la Dre Zaheer, il faut voir la maladie mentale comme une partie de la personne, sans qu’elle définisse l’individu. « Il est préférable de dire “je suis une personne avec une dépression” que “je suis une personne dépressive”. » Aussi, le soutien par les pairs, qui sont passés par des épisodes suicidaires et qui s’en sont sortis, peut aider les patients.

Cécile Bardon, professeure associée au département de psychologie de l’UQAM (qui n’a pas participé à la recherche), voit dans l’étude des pistes très intéressantes pour les intervenants en santé. Plusieurs des aspects abordés, même s’ils ne sont pas nécessairement révolutionnaires, sont mis en évidence sous un nouvel éclairage.

« Toute la notion de “c’est ma faute si les traitements échouent”… Je ne l’avais pas personnellement vue formulée comme ça et je trouve ça extrêmement pertinent », a noté Mme Bardon.

À ce sujet, elle a évoqué le fait que le « modèle biomédical a tendance à internaliser le problème » et à rejeter l’échec d’un traitement sur celui qui le reçoit. « Ce n’est pas vrai. Il n’y a aucune intervention médicale qui est efficace à 100 % pour tout le monde. Le fait que cette approche-là finit par amener certaines personnes à internaliser la faute de l’échec du traitement, je trouve ça extrêmement intéressant à diffuser et à prendre conscience dans les milieux d’intervention. »

Mme Bardon, qui est aussi chercheuse au Centre de recherche et d’intervention sur le suicide, enjeux éthiques et pratiques de fin de vie (CRISE), apporte toutefois un bémol à l’étude : les lettres de suicide renseignent sur ce que les personnes ont voulu laisser comme témoignage à leurs proches, et sur la façon dont elles comprenaient leur santé mentale, mais il ne s’agit que d’un portrait restreint de la situation. « Ce message a une grande valeur, mais c’est justement un message », a-t-elle précisé.

La mort volontaire vue par Durkheim

Les notes de suicide informent ceux qui tentent de comprendre le phénomène au-delà du malheur des individus. Longtemps, sous l’effet de la douleur des proches et des tabous sur ce sujet, on a voulu ignorer que le suicide avait des assises sociales. La mort volontaire portait bien en elle quelque chose d’involontaire dont vont témoigner les notes laissées par les suicidés et dont on pourra étudier les correspondances, chez les écrivains par exemple. Au XIXe siècle, dans un monde qui devient incompréhensible tant il change rapidement, le suicide en tant que drame individuel suscite l’attention quant à ses implications globales. En un mot, le suicide ne se trouve pas seulement du côté de ceux qui se tuent. À l’aide de statistiques, le sociologue français Emile Durkheim (1858-1917) va comparer le suicide selon différents groupes sociaux. En 1897, dans un livre intitulé Le suicide, il montre plusieurs choses auxquelles on n’avait guère réfléchi avant lui. Par exemple, que les célibataires se suicident plus que les personnes en couple, que les protestants apparaissent le faire davantage que les catholiques et que, toujours dans la société de son temps, le suicide s’avère plus répandu à la campagne qu’à la ville. En un mot, le suicide, explique Durkheim, est favorisé par des conditions sociales, ce qui indique qu’on peut agir globalement pour enrayer des conditions préalables afin que le nombre de suicides diminue. Le suicide, pense-t-il, constitue une marque de crise sociale. Le dépérissement des liens familiaux étant pour lui fondamental. Ainsi le suicide n’est pas seulement une affaire individuelle mais bien un phénomène social indépendant. Jean-François Nadeau

Besoin d’aide ? Ligne québécoise en prévention du suicide : 1-866-277-3553



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