Action collective: vaincre la peur des représailles

Me Philippe Larochelle, Me Paul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades, et Daniel Pilotte, codemandeur de l’action collective.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Me Philippe Larochelle, Me Paul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades, et Daniel Pilotte, codemandeur de l’action collective.

L’action collective contre les CHSLD pour maltraitance, dont la requête d’autorisation a été déposée vendredi, permettra à chaque usager des centres d’hébergement de soins de longue durée qui s’estime victime de mauvais traitements de dénoncer sa condition, sans peur de représailles.

Un usager qui ose parler de certains mauvais traitements qu’il reçoit peut en subir des conséquences, ont soulevé tant Daniel Pilote, co-demandeur et personne désignée pour représenter les usagers de la requête, qu’ont déposée Me Paul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades (CPM), et Me Philippe Larochelle.

« Personne n’en parle, personne ne se plaint, parce que, quand on est dans une position vulnérable, on ne veut surtout pas déplaire à la personne qui nous prodigue des soins », a affirmé Me Brunet en conférence de presse mardi. « Ça peut [passer] par la mauvaise humeur de la personne qui donne les soins », a témoigné M. Pilote, atteint de dystrophie musculaire, qui vit depuis quatre ans en CHSLD,

« Il n’y a pas de procédure plus appropriée que l’action collective » dans ce type de situation, a déclaré Me Larochelle.

On espère qu’en lançant la procédure, on verra des changements immédiats dans le réseau de santé

Des conditions inacceptables

Certaines situations que vivent les résidents de CHSLD sont « épouvantables et inacceptables ». « Combien d’actions ça va prendre pour que les odeurs nauséabondes [de couches souillées] cessent ? » a dénoncé Me Brunet.

Sur le site Web de Larochelle avocats, la firme qui porte le dossier, les résidents de tous les CHSLD du Québec (ou leurs proches) peuvent décrire les situations de maltraitance qui les affectent. Ils peuvent aussi cocher parmi la vingtaine de situations ciblées celles qui s’appliquent à eux (par exemple, « je ne suis pas incontinent mais on me force à évacuer dans une couche », « recours abusif aux antipsychotiques », « médication mal gérée » ou « hygiène dentaire insatisfaisante »).

Déjà, d’autres types de problèmes que ceux indiqués dans la requête ont été soumis au groupe par le public. Il n’est pas exclu que l’action soit bonifiée en ce sens, ou que d’autres établissements ou CHSLD privés y soient inclus, a précisé Me Larochelle.

« On peut faire mieux »

Les problèmes dans les CHSLD sont décriés depuis longtemps. Tout récemment, la question de la chaleur excessive (plus de 30 °C) dans les chambres de certains résidents a d’ailleurs été dénoncée.

« Ça fait longtemps qu’on réclame certaines affaires. Nous croyons que les soins et services se sont dégradés depuis quelques années », a affirmé Me Brunet.

« Depuis deux ans, il y a beaucoup de maltraitance organisationnelle qui se répercute sur les résidents, a fait remarquer Daniel Pilote. Il manque de personnel et les employés sont épuisés. »

« Les gens qu’on représente méritent mieux, a martelé Me Brunet. La dégradation [des soins] atteint un niveau tel qu’on est rendus à invoquer des droits constitutionnels. Le droit à la sécurité, à l’intégrité de la personne, à la dignité, ce sont des droits constitutionnels qui ne peuvent pas être limités par la loi provinciale qui dit “On vous donne ce qu’on a selon les ressources disponibles”. »

« On espère qu’en lançant la procédure, on verra des changements immédiats dans le réseau de santé », a affirmé Me Larochelle.

Réactions

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a réagi à la requête en soulignant le travail « d’arrache-pied » effectué par les employés des CHSLD. « Jamais un gouvernement n’a investi autant afin d’améliorer la qualité de vie des gens qui y résident. Pensons par exemple à la révision de l’offre alimentaire ou à l’ajout d’un deuxième bain par semaine pour les résidents qui le désirent. »

Le porte-parole du Parti québécois en matière de services sociaux, Dave Turcotte, a dit ne pas être « surpris du tout » par la demande d’action collective. Il a dit souhaiter que le gouvernement Couillard saisisse « l’ampleur de la situation » et agisse le plus rapidement possible.

« Nous allons laisser le processus judiciaire suivre son cours, a indiqué de son côté François Paradis, porte-parole de la CAQ en matière de santé. Cela dit, l’annonce de cette action collective est une autre illustration parfaite des 15 années de laisser-aller libéral. Nos aînés sont totalement ignorés. »

Du côté de Québec solidaire, la porte-parole Manon Massé trouve « préoccupant de voir que les citoyens et citoyennes doivent passer par une poursuite judiciaire pour rappeler le gouvernement à ses responsabilités. C’est une autre preuve de l’échec [de Philippe Couillard et de son ministre de la Santé] à améliorer la vie de milliers de Québécoises et de Québécois. »

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Nancy Bédard, souhaite que cette procédure « serve d’électrochoc en CHSLD, mais aussi un peu partout dans le système de santé. Le gouvernement a fait la sourde oreille. Il récolte ce qu’il a semé ».

L’autorisation de l’action collective pourrait prendre quelques mois.

Avec Marie-Michèle Sioui

16 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 juillet 2018 04 h 20

    Chapeau !

    « Depuis deux ans, il y a beaucoup de maltraitance organisationnelle qui se répercute sur les résidents » (Daniel Pilote, Co-demandeur, Requête) ; « La dégradation [des soins] atteint un niveau tel qu’on est rendus à invoquer des droits constitutionnels. » (Me Paul G. Brunet, Président, CPM) : « On espère qu’en lançant la procédure, on verra des changements immédiats dans le réseau de santé » (Me Philippe Larochelle)

    De ces citations, quelques douceurs :

    A : tout en la soutenant de cœur, la présente démarche, dite aussi d’application universelle possible (autres secteurs d’activités), représente toute une « bombe », une bombe susceptible d’alimenter tant le Réseau de la Santé et Services sociaux (RSSS) que les autorités bio-psycho-sociales et politiques, et ce, pendant plusieurs décennies !

    B : De cette démarche et des changements appréhendés, il est comme de sagesse de se rappeler que, depuis l’époque de Duplessis-Léger et de la Révolution dite « Tranquille », le RSSS tend à évoluer de « réformes en réformes », tantôt vers l’humanisation, d’autres tantôt vers la déshumanisation de services et ; de cette évolution, on-dirait que ce Réseau-Système aime s’y complaire, hélas !?!

    C : Finalement, de cette démarche judiciaire osée, il est comme à souhaiter une réflexion populationnelle intense sur ou concernant le phénomène de la « maltraitance organisationnelle » ; une réflexion capable d’actions-activités conséquentes !

    Chapeau ! - 11 juillet 2018 -

  • Gilles Bousquet - Abonné 11 juillet 2018 06 h 08

    Par ici le cash ! ?

    Soutirer 500 millions plus les frais, de notre très provincial gouvernement, de cette action collective ne donnera pas plus de services dans les CHSLD mais risque d'en offrir...moins, avec un gouvernement ainsi appauvri, s'il perd. Simplement PROTESTER PUBLIQUEMENT serait tellement préférable.

  • Pierre-Jean L'Heureux - Abonné 11 juillet 2018 06 h 10

    À ce compte là...

    Qu'il y ait un meilleur mécanisme de plaintes, c'est une chose, mais passer par les tribunaux pour forcer le gouvernement à investir des sommes supplémentaires dans le service de santé, ça fragilise davantage la capacité de l'État à gérer les ressources collectives de façon démocratique. Dans cette logique, pourquoi pas une action collective des enfants qu'on force à aller dans des écoles vétustes et en manque cruel de personnel pour maintenir un climat propice à leur développement, des automobilistes qui s'empoisonnent la vie dans des bouchons de circulation causés par des années de négligence du réseau de transport, le manque de policiers, d'avocats et de juges qui sapent la confiance du public dans le respect de la loi pour tous, etc. Les causes qui mériteraient qu'on y investisse plus de ressources ne manquent pas. À court terme, les actions judiciaires semblent braquer les projecteurs sur un problème pour forcer l'appareil politique à bouger. Elle voudrait que tous les individus reçoivent le maximum tout le temps. Mais une société doit s'en remettre au politique pour arbitrer la gestion des ressources, car le judiciaire ignore la capacité de payer des contribuables. En Haïti aussi, le judiciaire voudrait des hôpitaux, des routes et des écoles. Mais à terme, la stratégie judiciaire finit par déservir tout le monde, car elle force le politique à gérer les ressources de façon désorganisée, ce qui accentue l'effritement de la confiance dans la capacité du politique à définir les limites de la société. L'argumentation des besoins individuels doit être confrontée aux ressources collectives disponibles.

    • Marie-Hellène Lemay - Abonnée 12 juillet 2018 15 h 21

      Ce n'est pas une question de besoins individuels quand on est rendu à invoquer les droits humains pour la défense des plus vulnérables. La nuance que vous n'apportez pas, c'est que les personnes en CHSLD sont à la merci des soignants, tandis que les enfants ont (généralement) des parents pour s'occuper d'eux, les automobilistes sont majeurs et capables de choix, etc. Les gens en CHSLD n'ont pas toujours des parents ou des conjoints en mesure de les défendre.

      Les "ressources collectives disponibles" et les "limites de la société" dans ce contexte, elles se situent où? Si on n'a pas les moyens de traiter les vieux dignement, alors on en fait quoi? On les laisse crever dans la chaleur torride et l'indifférence?

      C'est regrettable de devoir en passer par une action judiciaire, mais le problème n'a pas bougé depuis le début des années 2000. Faut croire que le débat démocratique n'en fait pas une priorité. Va falloir un moment donné qu'on décide si on fait toujours partie du monde civilisé ou non.

  • Jacques Morissette - Abonné 11 juillet 2018 06 h 26

    Effectivement, peur des représailles dans les CHSLD et ça ne date pas d'hier.

    En effet, par peur des représailles, dans ce milieu, tout le monde est avisé de ne pas communiqué avec les médias, si on ne veut pas goûter à cette médecine. Pendant ce temps, Philippe Couillard est sur sa lancé de campagne électorale, pour faire de l'humour dans une salle dédiée à cela et faire barboter l'auditoire fréquentant les spectacles d'humour. La meneuse de claque du spectacle de vaudeville a commencé par ceci: « pour moi, René Lévesque est un boulevard », a-t-elle dit d’entrée de jeu.»

  • Serge Picard - Abonné 11 juillet 2018 06 h 56

    L'effet libéral sur le système de santé

    Gaétan Barette négocie des augmentations salariales scandaleuses pour les médecins spécialistes dont il est le président, sans égard à l'augmentation de la dette du Québec et au détriment de sa population.
    Il démissionne comme président avec un bonus scandaleux 1,2 millions.
    Et le lendemain en tant que ministre de la santé du parti libéral il nous fait savoir que la dette du Québec est trop élevée.
    Essoufflement des infirmières, attentes indues pour les consultations dans les urgences, distance avec les gestionnaires des établissements, centralisation excessive du système, lacune dans l’accès aux services en région, financement rachitique des fonctions préventions et promotion de la santé, places insuffisantes dans les CHSLD et quoi encore, l’actualité nous rappelle régulièrement ce qui ne fonctionne pas bien dans notre système de santé.