Les antibiotiques utilisés en agriculture menacent la santé humaine

<p>Les Producteurs de poulet du Canada, qui représentent près de 3000 éleveurs, ont commencé à éliminer progressivement les antibiotiques qui servent à prévenir les maladies.</p>
Photo: Aleksandra Sagan La Presse canadienne

Les Producteurs de poulet du Canada, qui représentent près de 3000 éleveurs, ont commencé à éliminer progressivement les antibiotiques qui servent à prévenir les maladies.

Au Canada comme ailleurs dans le monde, les agriculteurs donnent à leurs animaux des antibiotiques pour favoriser leur croissance, ou encore pour prévenir ou soigner les maladies. De nombreux éleveurs assurent que les antibiotiques sont essentiels pour assurer la santé et la sécurité des animaux dont leur subsistance dépend, mais la pratique est également très risquée pour les humains.

Les animaux d’élevage consomment une quantité stupéfiante d’antibiotiques ; dans certains pays, ils en consomment plus que les humains. Cette utilisation sans entraves des antibiotiques crée et propage des superbactéries, à savoir des bactéries résistantes aux antibiotiques responsables de la mort d’environ 1,5 million de personnes chaque année.

Les antibiotiques consommés par les animaux peuvent éradiquer certaines bactéries, mais aussi permettre à des souches pharmacorésistantes de se développer et se propager aux humains par la viande ou l’environnement, transmettant aux gens des infections résistantes aux médicaments qui pourraient se révéler mortelles.

Le lien entre la médecine animale et la santé humaine a incité les organisations non gouvernementales, les gouvernements et même l’Organisation mondiale de la santé à faire pression pour une réduction de l’utilisation des antibiotiques dans les exploitations agricoles.

Certains pays ont agi rapidement pour apporter des changements. Mais d’autres, y compris le Canada, se traînent les pieds.

Le Canada interdira seulement certains usages d’antibiotiques jugés médicalement importants plus tard cette année — plus de 15 ans après avoir compris que l’utilisation de ces médicaments pour favoriser la croissance pouvait être problématique.

Si les gouvernements ne parviennent pas à freiner la pratique, ils permettront simplement aux superbactéries de continuer à s’étendre et à se développer.

Réduire l’utilisation d’antibiotiques

Selon Ellen Goddard, qui enseigne à la Faculté des sciences de l’agriculture, de la vie et de l’environnement de l’Université de l’Alberta, il ne fait aucun doute que le Canada doit réduire son utilisation d’antibiotiques.

« Les conséquences pour la santé publique sont tellement graves… Et le problème est que nous ne sommes pas encore au stade où nous pouvons remplacer les antibiotiques, alors les gens vont tomber très malades au fur et à mesure que le nombre de bactéries résistantes aux antibiotiques augmentera », a-t-elle prédit.

Les antibiotiques dans les aliments pour animaux sont généralement utilisés pour prévenir diverses maladies ou pour aider les bêtes à grandir plus vite. Quand un poulet tombe malade, par exemple, ce qui se produit chez plusieurs centaines d’animaux dans un élevage typique, les agriculteurs expliquent qu’ils appellent un vétérinaire qui distribue généralement des médicaments à l’ensemble de l’élevage.

Les éleveurs s’appuient sur des médicaments aussi employés chez l’homme, y compris la colistine — un antibiotique dit de dernier recours utilisé par les médecins lorsqu’aucun autre médicament ne fonctionne. En Inde, où la colistine est de plus en plus utilisée, on constate l’émergence d’une certaine résistance.

Au Canada, les lacunes dans la surveillance de l’utilisation des antibiotiques dans les fermes obscurcissent la prévalence de la pratique. Le système actuel, par exemple, ne surveille pas l’utilisation des antibiotiques chez les bovins de boucherie, bien que des consultations soient en cours pour commencer à recueillir de telles informations.

Dans les ranchs canadiens, où les vaches paissent ouvertement sur des acres de terre, les éleveurs utilisent les antibiotiques principalement comme médicaments, pour prévenir ou traiter les infections.

Parfois, les éleveurs préfèrent ajouter des antibiotiques à l’alimentation afin d’éviter à leur bétail le stress de l’administration de médicaments. Mais la plupart des producteurs et des groupes industriels canadiens semblent comprendre la nécessité de réduire la pratique, aussi bien en raison des retombées potentielles sur la santé humaine que de la demande croissante pour de la viande sans antibiotiques.

Les Producteurs de poulet du Canada, qui représentent près de 3000 éleveurs, ont commencé à éliminer progressivement les antibiotiques qui servent à prévenir les maladies.

Résistance à des antibiotiques importants

Charles Brower, un ancien chercheur sur la résistance qui étudie actuellement à Harvard pour devenir médecin, a testé des centaines de poulets dans 18 fermes de la région indienne du Pendjab et a trouvé des niveaux élevés de résistance à des antibiotiques importants pour la santé humaine.

Selon les résultats publiés par M. Brower dans Environmental Health Perspectives en 2017, quatre échantillons sur dix présentaient une résistance à la ciprofloxacine, qui est utilisée pour traiter les infections respiratoires et cutanées. Près de 90 % des poulets présentaient une résistance à l’acide nalidixique, qui est souvent utilisé pour traiter les infections des voies urinaires.

Les agriculteurs peuvent transporter les bactéries en interagissant avec les animaux, ce qu’ils font plusieurs fois par jour. Les bactéries peuvent également être transmises à ceux qui touchent ou mangent de la viande contaminée ou d’autres produits alimentaires, et elles peuvent ensuite se propager à d’autres personnes.

La transmission environnementale est également un problème. Lorsque les animaux qui consomment les antibiotiques défèquent, le fumier peut propager les bactéries à travers le sol ou s’écouler dans les réserves d’eau. Certains agriculteurs en Inde utilisent ou vendent le fumier pour fertiliser les cultures.

Au Canada, l’industrie a largement soutenu les changements gouvernementaux qui devraient être mis en oeuvre en décembre et qui obligent les sociétés pharmaceutiques à éliminer les allégations de promotion de la croissance des animaux que procureraient des antibiotiques considérés comme importants pour la santé humaine.

Des changements récents

Cette modification fait partie d’un ensemble de changements récents, y compris des règlements introduits en novembre qui limitent l’importation personnelle de médicaments vétérinaires pour les animaux producteurs d’aliments ou ceux destinés à être consommés. Seuls les médicaments qui ne présentent pas de risque pour la santé publique ou la sécurité alimentaire peuvent être importés en quantités suffisantes pour moins de 90 jours.

Les agriculteurs seront également tenus d’obtenir une ordonnance vétérinaire pour tous les antibiotiques importants sur le plan médical qui sont encore disponibles en vente libre à compter du 1er décembre.

Toutefois, la décision du Canada d’éliminer les allégations de promotion de la croissance d’antibiotiques importants sur le plan médical exclut ceux qui ne sont pas considérés comme une priorité absolue en matière de soins de santé et qui sont encore utilisés par certains éleveurs canadiens.

Le changement n’empêchera pas non plus les agriculteurs d’utiliser potentiellement ces mêmes médicaments pour différentes raisons, mais ils auront besoin d’une ordonnance vétérinaire.

Les nouvelles politiques et réglementations ont été longues à venir. En 2002, un groupe de travail avait identifié pour la première fois des problèmes liés aux facteurs de croissance et à l’échappatoire qui permettait aux agriculteurs d’importer des antibiotiques pour les utiliser avec leurs animaux sans trop de surveillance.

Selon John Prescott, un professeur de l’Université de Guelph qui a siégé au conseil d’administration du Comité canadien sur les antibiotiques maintenant dissous, le Canada a été plus lent à réduire l’utilisation des antibiotiques dans l’agriculture que la plupart des autres pays du G7. Le comité a produit un plan d’action national en 2004, mais il n’a jamais été mis en oeuvre.

L’Union européenne, en revanche, a interdit l’ajout d’antibiotiques à l’alimentation animale pour promouvoir la croissance au début de 2006.


Les auteures de ce reportage sont récipiendaires du R. James Travers Foreign Corresponding Fellowship.