Familles séparées à la frontière: des traumatismes à vie, selon le Dr Julien

Selon le docteur Gilles Julien, les États-Unis ont fait vivre à ces enfants séparés de leurs parents une torture émotive d’une puissance sans nom.
Photo: Agence américaine des services frontaliers / Agence France-Presse Selon le docteur Gilles Julien, les États-Unis ont fait vivre à ces enfants séparés de leurs parents une torture émotive d’une puissance sans nom.

Tous les enfants qui ont été arrachés des bras de leurs parents à la frontière américano-mexicaine ont subi des polytraumatismes dont les séquelles parsèmeront le restant de leurs existences, affirme le docteur Gilles Julien.

Le pédiatre social est sans équivoque : les États-Unis ont fait vivre à ces enfants une torture émotive d’une puissance sans nom. Au nom d’une politique de tolérance zéro à l’endroit de l’immigration illégale, le pays de Donald Trump a érigé en système le pire des traumatismes qu’un enfant peut subir : celui de briser son lien d’attachement avec ses parents.

Se disant interpellé par l’élan de folie qui s’est emparé de nos voisins du Sud, Dr Julien a pris la plume plus tôt cette semaine pour dénoncer cette dérive « troublante », ce « scandale inédit dans l’histoire de l’Humanité ».

Dans une lettre diffusée sur les médias sociaux, celui qui accompagne depuis 40 ans des enfants ayant subi des traumatismes, rappelle que de rompre ce lien entre un enfant et ses parents est « un acte de violence inouïe ».

En entrevue à La Presse canadienne, Dr Julien note avec justesse qu’un parent au Québec qui astreindrait son enfant à une telle souffrance en perdrait la garde.

« Mais là, on est face à une société [aux États-Unis] qui devient indigne, qui ne respecte plus les valeurs fondamentales d’une société normale », laisse-t-il tomber.

Pour celui qui préside la Fondation du Dr Julien, il s’agit ni plus ni moins que d’un crime contre l’Humanité.

Une humanité qui a glissé des doigts de ceux et celles qui ont imaginé l’inimaginable, en faisant subir aux enfants des Autres ce qui est trop souffrant à seulement imaginer pour leurs propres enfants.

Des polytraumatismes

Les études sont pourtant là et la littérature scientifique est claire : les enfants qui subissent des blessures émotives brutales à un jeune âge en garderont des séquelles toute leur vie.

Lorsque ces traumatismes atteignent un certain niveau en matière d’intensité, de durée ou de répétition, le terme « polytraumatismes » est alors utilisé, explique Dr Julien.

« Tous ces enfants [séparés de leurs parents à la frontière] sont des polytraumatisés, bien que la réaction soit différente d’un enfant à l’autre », glisse-t-il.

« On sait que plusieurs zones du cerveau sont atteintes dans ces périodes-là. Ça se manifeste ensuite par toutes sortes de symptômes : des blocages, des retards de développement, des troubles de comportement, des troubles adaptatifs et éventuellement des problèmes de santé mentale et de santé physique », détaille-t-il.

Certains enfants surprennent par la force de leur résilience et parviennent, à la suite de polytraumatismes, à reprendre un parcours de développement presque normal.

D’autres, toutefois, s’effondrent. Une fois le lien d’attachement brisé, ils tenteront toute leur vie de le ressouder. Une quête inatteignable, puisqu’elle deviendra complètement démesurée.

« Si cette base de sécurité est rompue, l’enfant aura énormément de difficulté par la suite à faire confiance. Il va toujours chercher une forme de sécurité qu’il ne trouvera jamais. Sa demande devient exagérée et impossible à remplir », explique Dr Julien.

Une blessure qui s’infuse au niveau du cerveau et qui peut même se transmettre de génération en génération.

« On pensait avant que les gênes, ça ne changeait pas pendant des décennies. Mais on sait maintenant, avec l’épigénétique, qu’à cause des hormones, il y a des changements qui peuvent s’imprégner dans les gênes et qui peuvent se transmettre », précise Gilles Julien.

Les séquelles sont ainsi léguées aux générations futures. Les polytraumatisés laissent en héritage une prévalence accrue en termes d’hypertension, de maladies cardiovasculaires, d’obésité et de problèmes psychiatriques, énumère le pédiatre social.

Des traumatismes qui ont été infligés de manière volontaire à ceux et celles que l’État est censé protéger. Parce que leurs parents ont pris la route pour tendre vers un avenir meilleur. Parce que pour un groupe de décideurs, la fin justifie les moyens. Et parce qu’en détournant le regard, certains parviennent à cautionner le pire.

« Ça va à l’encontre de toutes formes de soins normaux aux enfants, souligne le pédiatre. Le respect humain est tout simplement en train de foutre le camp. »