Injection supervisée: une barrière tombe

L’impossibilité de fréquenter les services d'injection supervisée accompagné d’un tiers qui pourrait procéder à l’injection était une «barrière assez importante à l’accès aux services».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’impossibilité de fréquenter les services d'injection supervisée accompagné d’un tiers qui pourrait procéder à l’injection était une «barrière assez importante à l’accès aux services».

Après un an d’activité, les services d’injection supervisée (SIS) de Montréal souhaitent abattre les contraintes qui découragent des usagers de drogues de les fréquenter. Santé Canada vient d’autoriser l’injection par un pair, demande qui était récurrente. La possibilité de tester sur place sa drogue pour détecter la présence de fentanyl sera aussi offerte sous peu. Santé Canada a d’ailleurs renouvelé les permis des SIS pour les trois années à venir.

L’impossibilité de fréquenter les SIS accompagné d’un tiers qui pourrait procéder à l’injection était une « barrière assez importante à l’accès aux services », a expliqué la directrice générale de Cactus Montréal, Sandhia Vadlamudy, en conférence de presse lundi. La santé publique dressait le bilan d’un an d’activité des SIS Montréal, qui comptent trois sites fixes et un site mobile.

Santé Canada a autorisé un projet pilote de six mois pour l’injection par un pair. Montréal compte parmi les six sites canadiens, sur une trentaine, à tester cette formule. « Ce ne sera pas du personnel qui procédera aux injections », a bien expliqué Mme Vadlamudy. Par exemple, certains usagers consomment en couple et préfèrent que l’injection soit faite par leur partenaire.

La détection de fentanyl à l’aide de bandelettes sera aussi disponible d’ici quelques semaines, a confirmé la Dre Carole Morissette, de la direction de la santé publique de Montréal. Une étude de faisabilité sera aussi conduite pour évaluer la possibilité d’utiliser un appareil portable plus précis encore.

Bilan

Après un an d’activité, les SIS montréalais ont été fréquentés par 876 personnes qui y ont fait plus de 21 000 visites. Environ 80 injections par jour s’y font. La capacité est de 300.

« Nous sommes assez contents des résultats », a fait savoir la Dre Morissette. « Il n’a jamais été question d’objectifs de fréquentation, l’idée, c’est de répondre aux besoins », a précisé Mme Vadlamudy.

Il n’a jamais été question d’objectifs de fréquentation, l’idée, c’est de répondre aux besoins

 

Des complications chez les usagers ont nécessité 39 interventions d’urgence, dont 10 administrations de l’antidote aux surdoses de fentanyl, la naloxone. La majorité de ces événements ont été gérés sur place : seulement 7 transports en ambulance ont été nécessaires en un an.

La majorité des usagers sont des hommes (83 %), et le quart vivent dans la rue. Ce sont 72 % des utilisateurs qui ont fréquenté les SIS plus d’une fois dans l’année, et 44 % plus de six fois. La cocaïne est la drogue la plus consommée (42 %), suivie des médicaments opioïdes (34 %) et de l’héroïne (14 %).

La directrice de la santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, se dit aussi « très satisfaite » du bilan.

D’autres contraintes

La Dre Morissette se dit bien consciente que plusieurs règles et procédures « ne conviennent pas à tout le monde ». Le partage de drogues entre usagers, qui est illégal car assimilé à du trafic, en fait partie. « On souhaite dépasser cette norme-là à terme », a évoqué Sandhia Vadlamudy.

Le pair aidant et employé du SIS Farin Shore constate que cela pose effectivement problème. « C’est un grand problème, les usagers qui veulent partager leurs drogues sont repoussés vers l’extérieur », a-t-il expliqué en entrevue. Ayant lui même vécu dans la rue et été aux prises avec la dépendance, il se définit comme la « voix » des usagers.

Photo: Amélie Daoust-Boisvert Le Devoir Farin Shore, pair aidant et employé du SIS, explique que plusieurs facteurs peuvent éloigner les consommateurs de drogue injectable des sites d’injection supervisée.

D’autres barrières expliquent que, selon lui, une petite proportion seulement des usagers de drogues injectables fréquentent les SIS. Des personnes d’horizons différents peuvent avoir de la difficulté à vivre ensemble. « Il y a parfois un clivage, par exemple entre les gens de la rue et d’autres usagers, on travaille très fort là-dessus », relate-t-il. Des personnes ressentent aussi de la honte et ne souhaitent surtout pas être vues aux abords d’un SIS. Les problèmes de santé mentale sont aussi une barrière, croit-il.

Il dresse un bilan positif de la dernière année, ne serait-ce que pour les usagers qu’il a accompagnés à l’hôpital parce qu’ils souhaitaient se sortir de la dépendance. « Des gens se sont trouvé un appartement, un emploi ou sont retournés aux études », se réjouit-il.

Un projet pilote de surveillance des intoxications

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) souhaite mener un projet pilote pour une meilleure utilisation des données du Bureau du coroner dans la vigie des intoxications, notamment par les drogues. Les données toxicologiques sont souvent disponibles rapidement après qu’un décès a été rapporté au coroner, bien avant que le rapport complet ne soit terminé. « Si on avait les données chaque semaine, on pourrait être alertés lorsque quelque chose sort de la normale », explique le pharmacien toxicologue Pierre-André Dubé. Et ce, tant pour les opioïdes que pour d’autres substances. Le projet pilote de six mois a été autorisé, reste à obtenir l’accès aux données du coroner pour le mettre en branle. « On ne pourra pas savoir, à cette étape de l’enquête du coroner, si la substance trouvée est la cause du décès », note M. Dubé. Mais des drapeaux pourront être levés. « Si plusieurs décès par intoxications surviennent par exemple dans un pénitencier, on pourrait rapidement voir ce qui circule, s’il y a une nouvelle drogue. »