Plaidoyer du Dr Richard Massé pour l’audace en prévention

Le Dr Richard Massé propose des idées audacieuses de prévention en santé publique, comme l’accès à des drogues légales et à des logements abordables.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le Dr Richard Massé propose des idées audacieuses de prévention en santé publique, comme l’accès à des drogues légales et à des logements abordables.

Son mandat aura été entre autres marqué par l’apparition du fentanyl dans les drogues de rue et l’appréhension d’une crise des opioïdes, crainte qui frappe toujours à notre porte. Le Dr Richard Massé, au terme d’un mandat de six ans à titre de directeur de la santé publique de Montréal, plaide pour pousser la prévention plusieurs crans en amont.

Il appuie par exemple l’idée de rendre disponibles aux toxicomanes des opiacés légaux, en guise de substituts à leurs équivalents illégaux et potentiellement contaminés et létaux.

« On peut utiliser des substituts comme le dilaudid ou les dérivés de la morphine de manière légale dans le cadre d’un suivi médical », a-t-il expliqué à l’occasion d’une entrevue sous forme de bilan avec Le Devoir.

« Bien sûr que ça va faire débat, que des gens vont dire qu’on encourage la toxicomanie. Mais il y a bien des études qui montrent que les gens ne s’initient pas comme cela. Je pense qu’on est rendus là », tranche-t-il. « C’est mieux que de se retrouver avec des centaines, voire des milliers de décès par année ».

Oui, il y a les services d’injection supervisée, quatre, qui ont vu le jour pendant son mandat. C’est un grand pas. Mais « face à la contamination d’un produit par un autre qui est létal », « il faut un virage », plaide-t-il. Aller vers des services plus « légers », plus « mobiles », et surtout, en amont.

« Outre la naloxone [l’antidote aux surdoses], il faut encourager les utilisateurs à ne pas consommer seuls, et aussi leur offrir de tester leur drogue », ajoute le Dr Massé.

Zone de protection

L’an dernier, des tests d’urine effectués dans les urgences montréalaises chez les usagers consentants ont permis de détecter du fentanyl chez environ 20 % d’entre eux.

Il est possible d’empêcher la consommation du contaminant grâce aux tests portatifs qui le détectent ainsi que ses dérivés dans la drogue avant son utilisation.

Pour le Dr Massé, « ça prendra une zone de protection, où on est plus permissifs pour que les gens puissent se promener et tester sans avoir peur de se faire arrêter, pour éviter des décès ». Et un budget pour la distribution des bandelettes tests.

La prévention peut aller encore plus loin, jusqu’à fournir des logements abordables.

« Ça donne un point d’ancrage aux gens, dans leur vie et dans la société, constate le Dr Richard Massé. On observe même une diminution de la transmission du VIH grâce au logement ».

Le Dr Massé recevra aujourd’hui le prix R. D. Defries dans le cadre de la conférence annuelle de l’Association canadienne de la santé publique, qui se tient toute la semaine à Montréal.

Comment se porte la santé publique ?

Le Dr Massé observe des améliorations bénéfiques pour la santé des Montréalais au cours des dernières années.

« Pour l’aménagement, il y a encore beaucoup de travail à faire, mais on voit des améliorations avec les mesures d’apaisement de la circulation », se réjouit-il.

« Reste qu’il y a un engouement pour le cyclisme et que les infrastructures ne sont pas encore à la hauteur », estime celui qui a passé le flambeau à la Dre Mylène Drouin, le 30 avril dernier, à la tête de la direction de la santé publique de la métropole.

Le mandat du Dr Massé aura été marqué par une grande réforme du réseau de la santé et des compressions en santé publique qui l’ont obligé à se départir de quelque 60 membres de son équipe. « Je fais un bilan que je qualifie de mixte », dit-il avec le recul.

« On a travaillé sur les politiques publiques, sur les partenariats, mais dans un environnement qui est difficile », résume-t-il. « Le regard peut être là, la politique nationale de prévention est excellente, mais il faut que les moyens y soient. »

Il critique une « vision de pseudo-rentabilité » à courte vue où, par exemple, le privé ferait mieux pour moins cher.

Dans le cas des garderies, la qualité des CPE est assurément « meilleure » : « Favorisons donc le développement des enfants, parce qu’après, c’est toujours plus difficile et plus coûteux », rappelle-t-il.

La maternelle quatre ans arrive, selon lui, trop tard, par rapport à l’efficacité d’une intervention précoce en milieu de garde éducatif.

Après avoir occupé nombre de postes prestigieux dans le réseau, Le Dr Massé se promène ces jours-ci avec son sac à dos, son « bureau » portatif.

Le communiqué de presse qui annonçait son départ parlait de « retraite », mais il en est loin. Il reste à la direction de la santé publique de Montréal, où il travaillera à la prévention des infections nosocomiales. À une échelle provinciale, on lui a confié le mandat de développer un plan de lutte contre la tuberculose au Nunavik.