Jacques Testart dénonce les pièges du transhumanisme

Le 24 février 1982, à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart, les médecins René Frydman, Jacques Testart et Emile Papiernik montrent des photos d’Amandine, le premier bébé-éprouvette français.
Photo: Michel Clément Agence France-Presse Le 24 février 1982, à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart, les médecins René Frydman, Jacques Testart et Emile Papiernik montrent des photos d’Amandine, le premier bébé-éprouvette français.

Tandis que le Canada s’apprête à rouvrir le débat sur la rémunération des mères porteuses, le père du premier « bébé-éprouvette » français sert une mise en garde: la « gestation pour autrui » n’est qu’une étape vers le transhumanisme.

Jacques Testart a toujours eu une longueur d’avance. En 1982, le biologiste participait avec le gynécologue René Frydman à la naissance d’Amandine, le premier bébé-éprouvette français. Deux ans plus tard, inquiet de la possibilité que ces manipulations génétiques permettent un jour en triant les embryons de sélectionner les caractéristiques de l’enfant à naître, il lançait un cri d’alarme (De l’éprouvette au bébé spectacle, Éditions Complexe). À l’époque, toute la profession éclata de rire tant cette possibilité technique semblait éloignée. Six ans plus tard, elle était devenue réalité !

« Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est l’attention que la naissance d’Amandine avait suscitée dans les médias, dit-il. Je trouvais cette reconnaissance exagérée pour ce qui n’était au fond qu’un bon travail de technicien. C’est là que j’ai compris que ce qui fascinait la société, ce n’était pas tellement d’avoir permis à un couple stérile d’avoir un enfant, mais le fait de faire naître in vitro ce futur être humain, de voir dans l’embryon l’enfant à naître, de pouvoir le choisir, le programmer et en faire le tri. »

Un rêve infantile

À l’époque, personne n’imaginait que, 36 ans plus tard, des couples d’hommes réclameraient de pouvoir faire naître un enfant par une mère dite « porteuse ». Ni que le diagnostic préimplantatoire deviendrait une pratique courante non seulement pour éviter certaines maladies graves, mais pour sélectionner les caractéristiques de l’enfant à naître, comme cela se fait couramment aux États-Unis. Chaque jour, dit Testart, la presse nous annonce de nouvelles « prouesses médicales » qui ne cherchent pas à combattre une maladie ni à compenser un handicap, mais à créer ce que les transhumanistes appellent un « homme augmenté ».

« Quand on dit “gestation pour autrui”, on a l’impression que c’est généreux, dit-il. On nous raconte une belle histoire, alors qu’il s’agit d’une location d’utérus. Le problème n’est pas que ce soit salarié ou pas. C’est plutôt que des couples d’hommes homosexuels cherchent à s’approprier une propriété fondamentale du féminin qui est la grossesse. Ils la louent un peu comme s’ils s’achetaient une prothèse. Il s’agit pour eux de se donner la capacité de gestation qu’ils n’ont pas en tant que mâles. »

Photo: Agence France-Presse La naissance d'Amandine, le premier «bébé-éprouvette» français, avait suscité beaucoup d'attention dans les médias. 

On assiste à l’équivalent féminin, dit Testart, avec la conservation des ovules que beaucoup d’industries américaines remboursent à leurs employées. Comme si les femmes voulaient mimer une capacité qui permet à l’homme de se reproduire jusqu’à la fin de sa vie. Dans tous les cas, il ne s’agit pas de soigner, mais d’offrir à chacun des capacités « augmentées » qui viennent modifier fondamentalement notre conception de l’homme. Un peu comme la théorie du genre cherche à créer des êtres interchangeables, sans masculin ni féminin.

« C’est ça, le transhumanisme, dit-il. C’est une idéologie infantile qui utilise les progrès extraordinaires des technosciences depuis quelques dizaines d’années pour faire revivre des mythes archaïques tels que l’immortalité, la santé pour tous, la possibilité de changer de sexe, l’intelligence augmentée, la puissance sans limites. C’est une idéologie infantile parce que tous les enfants veulent être les plus forts et ne pas mourir. En grandissant, ils apprendront que ce n’est pas possible. L’ennui, aujourd’hui, c’est que les plus gros cerveaux du monde, ceux de la Silicon Valley, ne l’ont pas compris. »

Les apprentis sorciers

Dès 1958, la philosophe Hannah Arendt s’inquiétait de ce dépassement de l’humanité par la technique. Comme si l’homme était « en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est donnée, cadeau venu de nulle part [laïquement parlant] et qu’il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains ».

Pour Testart, l’aboutissement de cette logique, c’est l’« asexualité », le « robot sexuel » ou le « cyborg asexué » dont rêve déjà une biologiste féministe américaine comme Donna Haraway (The Cyborg Manifesto) et dans lequel elle voit la métaphore d’une humanité enfin débarrassée des genres.

Parmi ces « rêves d’enfant », dit Testart, on nous annonce une espèce qui vivra trois siècles, des jambes artificielles qui permettront de courir plus vite, un coeur mécanique qui aura une longévité de 200 ans, des yeux qui verront dans le noir et des capacités mentales améliorées grâce à des ordinateurs directement branchés sur le cerveau.

« On est sur le point de franchir une frontière, dit-il. Ce qui est nouveau dans le transhumanisme, c’est la violence avec laquelle la publicité et la séduction permettent de propager de nouvelles technologies pour lesquelles on n’est pas du tout certain qu’il y aura un bénéfice pour l’humanité. Mais ce dont on est certain, c’est que ce sera irréversible. Je ne crois pas à l’immortalité, qui est une bêtise. Mais les avancées qui sont annoncées ne laisseront pas les gens indemnes. Déjà, les individus ne sortent pas indemnes de ces promesses. Ils y croient et pensent que leurs enfants ou leurs petits-enfants vont vivre des siècles. Cela modifie déjà les capacités humaines. Celui qui prend l’avion est toujours le même à l’arrivée. Celui qui veut modifier ses propres gènes ou s’administrer des médicaments pour être immortel ne le sera pas. »

Dans le transhumanisme, Jacques Testart voit aussi une forme d’« eugénisme soft ». Déjà, la science permet de dépister chez un foetus la trisomie 21, ce qui provoque des avortements en série. Demain, dit-il, on fera la même chose non pas pour supprimer des maladies ou des handicaps graves, mais de simples probabilités de cancer. Au moins, dit le biologiste, devrait-on appliquer à ces aventures technologiques désinvoltes le « principe de précaution » aujourd’hui inscrit dans la Constitution française !

« L’homme diminué »

« Que dira celui qui n’a pas la mention au bac alors que ses parents étaient convaincus d’avoir choisi l’embryon qui avait le plus de chances de produire un enfant intelligent ? » Pour Testart, ce que les transhumanistes appellent « l’homme augmenté » n’est en réalité que ce que le philosophe Jean-Michel Besnier appelle « l’homme diminué ». Un homme qui se trouvera de plus en plus prisonnier d’un carcan technologique dans lequel il aura de moins en moins d’espace de liberté. Sans compter que le coût astronomique de ces techniques nous annonce une humanité à deux vitesses puisque, avec des systèmes de santé qui sont déjà en faillite, tous n’auront pas les moyens de se les payer.

« Notre monde est plein de technologies séduisantes, qui coûtent une fortune et qui sont inutiles. On devrait au moins pouvoir en discuter et faire des choix rationnels. » Les Québécois songeront peut-être à ces « tableaux intelligents » achetés à coups de millions et dont Le Journal de Montréal nous apprenait récemment qu’ils pourrissaient dans les placards des écoles à cause des coûts d’entretien exponentiels. « Quand la béatitude scientiste rencontre la naïveté politique », écrit d’ailleurs Testart.

Au passage, le scientifique fait remarquer que n’importe quel insecte est plus intelligent que n’importe quelle machine pourtant dite « intelligente ». « Darwin définissait l’intelligence comme le fait de se comporter intelligemment. On ne connaît pas de machines qui se comportent intelligemment. Elles peuvent performer sur un jeu d’échecs, mais elles sont incapables d’aller acheter du pain et de faire un petit-déjeuner, ce que n’importe quel humain même un peu débile est capable de faire. L’usage du mot “intelligent” est une usurpation. C’est une façon de nous enfermer et de nous habituer à un usage qui n’a rien à voir avec la réalité. »

Pour l’homme de science, la résistance à ces utopies mortifères commence d’ailleurs par le refus de ce vocabulaire. Sous peine de donner raison à Walter Benjamin, selon qui l’humanité était « devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre ».

Au péril de l’humain. les promesses suicidaires des transhumanistes

Jacques Testart et Agnès Rousseaux, Seuil, Paris, 272 pages, 2018