Du petit dispensaire au mégahôpital universitaire

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les murs de brique jaune caractéristiques de l’hôpital Saint-Luc disparaissent un peu plus chaque jour, égrainés par un bras mécanique.

Les employés l’appellent « la grignoteuse » ou « Godzilla ». Le bras mécanique agite ses doigts de métal. Brique par brique, les passants l’observent avaler la carcasse de l’hôpital Saint-Luc, pendant que l’intersection Saint-Denis et René-Lévesque poursuit son inéluctable transformation.

En 1965, quand la jeune médecin Raymonde Chartrand pose les pieds pour la première fois à l’hôpital Saint-Luc, les murs de l’aile nord sont neufs, érigés deux ans auparavant. Cet automne, cette pionnière de la médecine nucléaire a déménagé ses pénates au nouveau CHUM, les cartes postales de ses nombreux patients dans ses cartons.

« Les gens de la bonne société, ils me disaient, mais qu’est-ce que tu vas faire là ? » se souvient-elle. Saint-Luc a longtemps été, par sa mission et sa localisation, l’hôpital des pauvres. On y a soigné les enfants démunis, les prostituées du Red Light, les marins débarqués au port, les itinérants. Des premiers ministres, aussi.

Les employés, un peu nostalgiques, prennent leur pause sur le trottoir, sarrau au vent, observant la lente destruction de l’établissement montréalais.

« Tous les matins, je vois l’hôpital descendre, et j’ai un pincement au coeur », reconnaît la Dre Chartrand. « On évolue avec notre siècle, c’est une question d’adaptation », ajoute-t-elle, chassant le petit nuage de souvenirs.

En 1965, elle n’avait qu’une seule consoeur. Sa spécialité n’existait pas officiellement. « On se débrouillait avec un stéthoscope et nos mains ! » lance-t-elle. Aujourd’hui, huit écrans l’entourent. Elle compte sur nombre de machines onéreuses et précises « qui nous évitent bien des autopsies ! » prend-elle le soin de préciser.

Les murs de Saint-Luc ont été témoins de sa longue carrière, mais aussi de la naissance de ses trois enfants. Son petit dernier a commencé à vouloir se manifester au milieu d’une séance d’enseignement. « Un peu plus, je changeais direct d’étage ! rigole-t-elle. Je suis rentrée chez moi, mais les contractions ont continué, alors je suis revenue à l’hôpital. Mon mari a dû expliquer à mon collègue que non, je ne rentrerais pas travailler ce matin-là… »

Photo: Yann Pocreau

Des lieux de vie, de mort et de travail

Saint-Luc porte la vie et la mort. Comme pour cette collègue qui y a vu naître sa fille et mourir son père, à une semaine et un étage d’intervalle. Une histoire parmi tant d’autres, comme toutes celles portées par ceux qui prennent du lieu un ultime cliché, une dernière vidéo.


Photo: Yann Pocreau L’artiste Yann Pocreau a eu accès au bâtiment une fois vide. Le personnel avait laissé des messages d’adieu aux locaux.

« Qu’on aime ou pas les hôpitaux, ce sont des lieux pleins d’affects », remarque Yann Pocreau. L’artiste, qui a obtenu une part du “ 1 % artistique ” du nouvel hôpital pour documenter la transformation du CHUM, a pu déambuler dans les couloirs vides de Saint-Luc juste avant leur démolition. Il en a tiré des photos touchantes.

« Adieu garde Breton » au marqueur rouge. Pour Auriette Breton, longtemps infirmière-chef, aujourd’hui retraitée. « Saint-Luc, ma deuxième famille » ; « On se revoit au CHUM ! »

« Les employés étaient venus signer les murs de leur département, raconte M. Pocreau. J’étais seul avec le gardien, il y avait des signatures partout sur les étages. »

« On a un grand attachement pour le bâti, même s’il n’est pas patrimonial, souligne-t-il. J’ai ressenti une grande fierté et beaucoup d’amour. »

Le professeur en muséologie à l’UQAM Yves Bergeron a passé quatre ans, avec ses étudiants, à recenser le patrimoine des anciens hôpitaux du CHUM. « C’est à travers l’histoire des hôpitaux qu’on voit comment la société se transforme », explique-t-il.

« À Saint-Luc, on soignait tout le monde. C’est très lié à l’histoire sociale et culturelle du Québec. » Ce qui expliquerait en partie la nostalgie causée par la démolition, même si « c’est formidable, d’avoir à Montréal un nouvel hôpital moderne en plein centre-ville », remarque le professeur.

Les trouvailles de ses étudiants seront prochainement exposées au nouveau CHUM.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les dimensions du nouveau CHUM sont gigantesques.

Transformation constante

Le premier dispensaire, une maison sise au 88 de la rue Saint-Denis, est remis en état pour 10 000 dollars en 1909. Le mégahôpital, dont le sous-sol est le royaume de robots autonomes, aura coûté 3,6 milliards. Entre les deux, c’est l’histoire d’un constant manque de place.

Fondé par les Drs Fleury et Rhéaume, Saint-Luc fut d’abord un dispensaire consacré aux enfants malades du quartier. Dans les années 1920 s’ajoute une « clinique antivénérienne ».

Le « Petit hôpital » est inauguré en 1928. Son premier patient admis fut un marin souffrant d’un abcès. Les quelque 400 lits deviendront vite insuffisants. S’ajoutent au fil des chantiers des résidences pour les infirmières, une chaufferie, une buanderie… La construction de l’aile nord, inaugurée en 1963, nécessitera plusieurs expropriations.

Aujourd’hui, Saadé Fadous en supervise la démolition. Tout un défi, avec la proximité du nouvel hôpital et de la rue. « La démolition va bon train, selon notre programme », dit-il. De l’intérieur du nouveau CHUM, le relatif silence surprend. « On mesure le bruit et on change de méthode au besoin ; pareil pour la poussière, qu’on doit limiter », explique le vice-président principal construction chez Pomerleau.

Presque tout est recyclé : équipements, métal, brique, béton, acier.

En juillet, Saint-Luc ne sera plus qu’un souvenir.

En lieu et place commenceront à s’ériger un stationnement attendu avec impatience par les employés, des cliniques externes, un auditorium et une entrée principale digne de ce nom.

Quand ceux qui ne sont pas déménagés dans le nouvel hôpital passeront au coin de René-Lévesque et Saint-Denis avec leurs petits-enfants, ils n’auront pas la chance de dire « moi, j’ai travaillé ici 25, 30 ans », remarque Claude Talbot. « Le deuil est là. Il est plus dur pour ceux qui sont partis avant le déménagement », croit celui qui y travaille depuis plus de 30 ans comme mécanicien, puis président d’un des trois syndicats de l’établissement.

Il n’en restera rien, de ces murs de briques jaunes.

Que quelques pierres calcaires ouvragées, que les architectes cherchent à intégrer au nouveau bâtiment.

1909

Inauguration de l’hôpital Saint-Luc au 88 de la rue Saint-Denis, par les Drs Fleury et Rhéaume. La première infirmière est Hermine Bernard. Ce petit dispensaire de neuf lits offre surtout des soins, gratuits, aux enfants, dont des soins dentaires. Il s’agit du premier établissement laïque francophone.

1928

Le dispensaire devient un véritable centre hospitalier, qu’on nomme « le petit hôpital ». Début de l’École des gardes-malades.

1943

Inauguration de la première résidence des infirmières, le pavillon Roland-Buck.

1959

Inauguration du pavillon Édouard-Asselin, qui fut d’abord une résidence pour les infirmières et abritera par la suite les cliniques externes. Il est toujours debout et sera remis au gouvernement du Québec.

1996

Fusion de l’hôpital Saint-Luc, de l’Hôtel-Dieu et de l’hôpital Notre-Dame pour la constitution du CHUM.

2010

Les travaux de construction du nouveau CHUM débutent, d’abord avec le Centre de recherche, puis avec l’hôpital en tant que tel l’année suivante.

2017

Inauguration du nouvel hôpital. Les premiers patients y sont admis le 8 octobre.