L’intelligence artificielle au service de la santé

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Selon des données, chez les femmes âgées, la participation sociale apparaît comme une variable importante pour se maintenir dans le profil des personnes en meilleure santé.
Photo: iStock Selon des données, chez les femmes âgées, la participation sociale apparaît comme une variable importante pour se maintenir dans le profil des personnes en meilleure santé.

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Quels signes, quels facteurs ou quels changements dans la vie d’une personne âgée peuvent constituer un signal d’alarme pour prévenir la détérioration de son état de santé ? Pour répondre à ce genre de questions, Maimouna Bagna, stagiaire postdoctorale au Centre de recherche sur le vieillissement de l’Université de Sherbrooke, utilise une démarche issue de l’informatique et de l’intelligence artificielle : le forage de données.

L’ingénieure de formation a présenté son approche le 8 mai dernier à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), lors d’un colloque sur le croisement entre les sciences des données et les sciences sociales dans le cadre du congrès de l’Acfas.

Plutôt que de faire parler les données, Maimouna Bagna cherche plutôt à écouter ce qu’elles ont à dire, sans hypothèses de départ ni a priori. Elle les explore de manière à découvrir des corrélations ou des « patrons », afin de formuler des hypothèses inattendues, de mettre en lumière des interactions sous-estimées et d’obtenir une vision plus globale du processus du vieillissement. Bref, elle utilise une méthode déjà répandue en marketing pour prédire les comportements d’achat et cibler la publicité, mais dans le but d’anticiper l’évolution de l’état de santé de personnes vieillissantes pour améliorer les mesures de prévention et personnaliser les services de soins.

Données croisées

Pour y arriver, elle travaille notamment avec les chercheurs Alan Cohen, Hélène Payette et Shengrui Wang, tous affiliés à l’Université de Sherbrooke. Son terrain de jeu principal : l’étude longitudinale NuAge, réalisée dans cet établissement d’enseignement supérieur, qui a suivi pendant cinq ans, à partir de 2004, une cohorte de près de 1800 personnes âgées de 67 à 84 ans. Une foule de données, notamment sur leur nutrition, leurs activités physiques, leur qualité de vie, leur pression artérielle, leur cognition ou leur autonomie, y ont été colligées.

Maimouna Bagna a croisé jusqu’à 26 variables associées à 10 domaines différents du vieillissement, pour essayer d’en dégager un nombre restreint de profils. Elle s’est ensuite attardée à l’évolution des sujets dans le temps, afin de voir si une personne demeurait associée au même profil ou se retrouvait dans un autre quelques années plus tard. « Il n’y avait presque jamais de transition directe entre le profil des gens les plus en santé et le profil de ceux qui l’étaient le moins, remarque-t-elle en entrevue. Donc, il y avait un passage par un profil transitoire, un profil à risque. »

La chercheuse s’est penchée sur les indices qui permettraient d’évaluer les probabilités qu’une personne tombe dans un état de fragilité. Cet état propre aux personnes âgées, mais évitable dans le vieillissement, possède plusieurs définitions. Il se résume généralement à un affaiblissement, une perte de poids et une diminution des capacités à affronter des difficultés, voire à se remettre de problèmes de santé.

« La personne va beaucoup fréquenter les hôpitaux, y rester longtemps et revenir souvent, explique-t-elle. Une fois dans un état de fragilité, c’est rare qu’on en sorte. Cela va un jour mener au décès, mais après plusieurs années éreintantes. On cherche donc des facteurs qui prédisposent à cette fragilité avant qu’elle n’arrive. »

Maimouna Bagna s’est attelée à découvrir les paramètres qui changent dans le temps lors du passage d’une personne d’un profil à un autre. « Les facteurs qui ressortent le plus sont la perte d’autonomie, une diminution de l’activité physique, ainsi qu’une diminution du soutien et de la participation sociale, avec parfois des risques nutritionnels et des douleurs qui embarquent. » Selon la chercheuse, ces constats signifient que, lorsque de tels changements sont observés dans la vie d’un aîné, « il faut réagir », car les probabilités que son état de santé se détériore graduellement deviennent plus élevées.

Différences entre les hommes et les femmes

En étudiant la transition entre les profils, Mme Bagna remarque aussi certaines différences entre les hommes et les femmes. Chez ces dernières, la participation sociale apparaît comme une variable importante pour se maintenir dans le profil des personnes en meilleure santé, alors que, pour les hommes, cet indice semble jouer un rôle plus faible. Chez ces derniers, l’activité physique s’avérait plus déterminante que pour les femmes. Parmi les éléments détériorant l’état de santé, la dépression semble peser lourd chez les hommes, tandis que chez les femmes elle devait généralement s’accompagner de pertes cognitives pour devenir aussi délétère.

Mme Bagna souhaite que ce forage se poursuive avec le plus de bases de données possible, afin de construire un jour des systèmes dits « intelligents » et auto-apprenants. Ceux-ci permettraient, selon elle, de personnaliser davantage les soins et de mieux guider les professionnels de la santé dans la prise en charge visant à prévenir la détérioration de l’état de santé d’une personne âgée avant qu’elle ne fréquente à répétition les hôpitaux.

Évolution de l’offre de service

Sans verser dans le forage de données, Yan Giroux tente d’analyser l’évolution, au Québec, de l’offre de services aux personnes âgées en perte d’autonomie à l’aide des données probantes disponibles. « Il n’y a pas d’étude sur un portrait global de la situation et c’est important de le faire », signale l’infirmier clinicien, qui réalise ce projet dans le cadre de sa maîtrise en science infirmière à l’Université de Montréal.

Certaines données restent à colliger, notamment sur les soins à domicile et les résidences privées. Mais celles qu’il a dévoilées le 7 mai dernier, lors des communications libres dans le cadre du congrès de l’Acfas, révèlent une des pièces du casse-tête : les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) comptaient en 2016 près de 2800 lits de moins qu’en 2006. En 10 ans, des lits en CHSLD ont disparu dans toutes les régions du Québec, à l’exception de l’Estrie, des Laurentides, de Lanaudière, de la Côte-Nord et du Nord-du-Québec. « Ça ne me surprend pas », précise-t-il néanmoins.

« La deuxième question qu’on va se poser c’est : est-ce que les services publics de soins à domicile ont diminué ou augmenté ? » Les chiffres à ce sujet permettront de savoir si l’offre de service, dans son ensemble, a pris un virage ou s’est tout simplement réduite. L’évolution des données sur le temps d’attente avant de recevoir des soins à domicile sera révélatrice de la flexibilité du réseau pour répondre à temps à des personnes âgées en lourde perte d’autonomie.

« La moindre des choses, c’est qu’on offre les soins de manière optimale à l’ensemble de cette population, dit Yan Giroux. Si on ne s’attarde pas à ces données, c’est un peu comme faire un voyage entre Montréal et la France avec un gros Boeing, mais sans radar. On sait d’où on part, on a une idée approximative d’où on va, mais on ne se donne pas trop les outils pour y arriver. »