Réforme Barrette: des régions estiment être moins bien servies par le système de santé

En signe d’attachement aux soins de santé dans leur localité, les citoyens portent à la boutonnière un petit coeur marqué d’un K (pour Kamouraska, leur région d’appartenance).
Photo: Renaud Philippe Le Devoir En signe d’attachement aux soins de santé dans leur localité, les citoyens portent à la boutonnière un petit coeur marqué d’un K (pour Kamouraska, leur région d’appartenance).

De Magog à La Pocatière en passant par la MRC de Pontiac et La Malbaie, la réforme Barrette a causé des irritants bien particuliers dans certains coins du Québec, où on a vu poindre des groupes de citoyens très actifs qui haussent le ton à l’approche des élections.

À La Pocatière, le collectif « Mes soins restent ici » doit lancer lundi une nouvelle campagne. À pareille date l’an dernier, ils étaient 5000 à manifester dans les rues de la ville, qui compte 4300 habitants. En proportion, c’est comme si deux millions de personnes avaient défilé dans les rues de Montréal.

À l’époque, les femmes devaient aller accoucher à l’hôpital de Rivière-du-Loup faute d’anesthésiste au bloc opératoire. Un problème qui doit bientôt être réglé pour de bon, mais il y a d’autres enjeux, explique Marie-Ève Fromentin, porte-parole du groupe et médecin de famille.

« On a perdu l’accès aux cardiologues qui venaient dans notre milieu. On nous dit que les médecins internes vont compenser, mais ce n’est pas la même chose », dit-elle, en ajoutant que « de plus en plus de patients doivent aller à Rivière-du-Loup pour faire un suivi après une fracture ».

Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Ce qu’on veut, c’est devenir un des enjeux majeurs de la prochaine campagne électorale», lance Marie-Ève Fromentin.

Adoptée en 2015, la loi 10 a complètement changé la gouvernance du réseau de la santé en abolissant les agences régionales au profit de plus grosses structures, les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS). À part Montréal et la Montérégie qui en comptent plusieurs, on retrouve au maximum un CISSS par région administrative au Québec.

Celui du Bas-Saint-Laurent se trouve à Rimouski. À 175 kilomètres de là, dans les rues de La Pocatière, les passants arborent des petits coeurs rouges avec un K (pour Kamouraska) au centre pour dire qu’ils ont leurs soins « à coeur ». « Ce qu’on veut, c’est devenir un des enjeux majeurs de la prochaine campagne électorale », lance Mme Fromentin.

Les 12 travaux d’Astérix

En Estrie, c’est la population de Magog qui se fait le plus entendre. Créé en janvier 2017, son Comité de vigie de l’Hôpital de Memphrémagog (CVHM) affirme que l’hôpital n’est plus que l’ombre de ce qu’il a déjà été.

« Ici, on avait un super service, il y avait un sentiment d’appartenance au sein de la population », explique Jean Guy Gingras, un retraité des télécommunications engagé dans plusieurs causes locales.

« Il y avait une croissance au niveau des services, un agrandissement de l’hôpital, de nouveaux services. On est allé chercher plusieurs millions avec la fondation. […] Avant, ici, on faisait l’opération du genou. On a acheté des équipements pour ça. Ça a été transféré à Sherbrooke et les équipements aussi. Quand la fondation sollicite les gens de la région, ce n’est pas pour une installation ailleurs. », dit-il.

La direction du CISSS a beau marteler qu’il n’y a pas eu de baisse de services, M. Gingras n’a pas confiance. Notamment parce que les dirigeants sont loin. En éliminant des postes de cadres à Magog, la réforme a privé l’administration centrale du réseau de ses antennes locales. « Il y a 900 employés ici et la direction est à Sherbrooke », résume M. Gingras. Sur les réseaux sociaux, le groupe est représenté par des images de la maison des fous dans Les 12 travaux d’Astérix

Comme La Pocatière, Magog est affligée d’une sorte de syndrome de la seconde ville. Avant la réforme, sa taille lui donnait accès à des services de proximité supérieurs à la moyenne à maints égards. Avec la centralisation vers les CISSS, elle semble avoir perdu plus de services que les autres.

Des spécialités qui ne sont plus accessibles

À La Malbaie, dans Charlevoix, on tient le même discours, mais vis-à-vis de Baie-Saint-Paul. Là, par contre, l’engagement citoyen est plus récent. Anne Jean, une femme d’affaires du coin, vient de créer le groupe « Mobilisation pour les services de santé ». « Depuis deux ans, des médecins sonnent l’alarme par écrit pour dire qu’il va y avoir des découvertures et il n’y a aucun accusé de réception. […] On s’est aperçus qu’on n’était pas entendus. »

Jusqu’à un certain point. Le p.-d.g. du CIUSSS, Michel Delamare, a quand même accepté de se rendre sur place cette semaine pour rencontrer Mme Jean et son comité. Mais à l’approche de la rencontre, la méfiance domine. « La con-fiance n’est pas là. On ne croit pas que le CIUSSS va répondre à nos demandes. Ils nous parlent constamment de normes. »

Comme à Magog, l’hôpital de La Malbaie a recueilli beaucoup d’argent du milieu, note Mme Jean. « La fondation de l’hôpital a recueilli plus de 6 millions d’une population en partie saisonnière. On y tient, à notre hôpital ! » Manifestations, campagnes, le petit groupe de Mme Jean promet de se faire entendre d’ici l’automne.

La Matapédia

Loin du fleuve, dans les terres, le discours est le même. En avril, les élus de la MRC de la Matapédia ont demandé à rencontrer le ministre Gaétan Barrette parce que leurs discussions avec le CISSS du Bas-Saint-Laurent n’aboutissaient pas. « On a demandé un espace de discussion locale avec les gens qui ont un pouvoir de décision au CISSS, qu’ils s’assoient avec nous de temps en temps », explique la préfète Chantale Lavoie. Le CISSS a accepté de créer un lieu d’échange, mais pour tout le Bas-Saint-Laurent, déplore-t-elle.

« Comme région, on est à l’extrémité du territoire. On a peur de se faire avaler par la grosse structure. Ce n’est pas rassurant. On n’a plus de représentant qui siège au conseil d’administration. »

Et là aussi, on s’inquiète du sort de l’Hôpital d’Amqui. « Si on regarde au prorata de la population, on a toujours eu un hôpital fort bien coté », poursuit Mme Lavoie. « Les temps d’attente, ça vaut le détour. On a des soins de qualité. On ne veut pas perdre ça. C’est une qualité de vie qui est là. »

« Pour les échographies, les femmes enceintes doivent se rendre à Rimouski. Ce n’était pas comme ça avant », renchérit Michel McNicol, du Comité de citoyens vigie santé matapédien.

« C’est sûr qu’on va demander aux candidats de notre circonscription de se compromettre », annonce Mme Lavoie. Reste à savoir jusqu’à quel point les inquiétudes sont fondées. La préfète convient à cet égard que la perte de services n’a pas vraiment été documentée.

Cela a été fait toutefois dans la MRC de Pontiac, en Outaouais. En décembre, le groupe Santé Outaouais 2020 a publié un rapport intitulé La réforme Barrette et ses effets dans le Pontiac : un système exemplaire écorché.

« Ce qui est dommage, c’est que le Pontiac était considéré comme un modèle pour l’offre de services médicaux en région dans des territoires où les gens sont très éparpillés », explique le président de l’organisme, Andrew Gibson. « Les spécialités travaillaient ensemble, les milieux de l’enseignement et de la santé réussissaient vraiment à collaborer, puis à faire avec les ressources qu’ils avaient. »

Dans le rapport, on mentionne notamment que le dépistage précoce des problèmes de santé mentale chez les jeunes en a pâti. « Un enseignant qui remarquait un problème chez un élève pouvait facilement parler avec une travailleuse sociale pour trouver des stratégies. » « Ce qui nuit le plus, ajoute-t-on, c’est que tous les postes de cadres supérieurs ont été abolis. »