La pauvreté nuit au traitement précoce contre le VIH

Une étude démontre que l’accès au traitement demeure difficile même si les médicaments sont souvent gratuits ou couverts en grande partie par le régime public pour les patients les plus défavorisés.
Photo: Justin Sullivan Getty Images / Agence France-Presse Une étude démontre que l’accès au traitement demeure difficile même si les médicaments sont souvent gratuits ou couverts en grande partie par le régime public pour les patients les plus défavorisés.

Pour freiner la propagation du VIH, les soignants du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) relanceront les patients qui manquent des rendez-vous ou disparaissent sans crier gare.

Le Dr Jean-Pierre Routy, hématologue au CUSM et chercheur spécialisé en matière de VIH, appelle ce projet « lost and found », ou « perdu et retrouvé ».

« Ce sont ces personnes qui ne viennent plus nous voir qu’on veut retrouver. Car ce sont elles qui nourrissent l’épidémie et qui maintiennent la transmission », explique-t-il. Le virus se transmet le plus dans les mois suivant l’infection, si aucun traitement n’est amorcé.

Les patients qui retardent le début du traitement sont aussi plus à risque de complications.

Le Dr Routy vient de signer une étude, avec des collègues, dans laquelle on constate que les personnes les plus vulnérables d’un point de vue socio-économique, soit celles qui dépendent de l’aide sociale ou d’autres programmes de sécurité du revenu, sont celles qui ont le moins accès au traitement précoce. C’est-à-dire en moins de 180 jours après un diagnostic de VIH.

L’étude a été publiée dans le Journal of the International AIDS Society.

Toujours des barrières

Alors que les médicaments sont souvent gratuits ou couverts en grande partie par le régime public d’assurance médicaments pour cette tranche de la population, les barrières demeurent.

Le niveau d’éducation joue un rôle dans la compréhension de l’importance du traitement, observe le Dr Routy. Mais jouent aussi des problèmes d’accès aux soins, de distance, de coût du trajet d’autobus ou de taxi vers la clinique, ou la difficulté de s’absenter d’un travail précaire sans sécurité d’emploi pour consulter.

« On va téléphoner aux patients, pour savoir comment on peut les aider, explique le Dr Routy. Est-ce qu’on peut leur payer un taxi, leur envoyer un infirmier, les accompagner à un rendez-vous ? »

Appuyer sur le trois, sur le huit, le sept : le simple fait de devoir se démener avec un système de réponse téléphonique automatisé complexe au moment de prendre rendez-vous peut constituer un frein au traitement, constate celui qui dit ne pas hésiter à laisser son numéro de cellulaire personnel quand il sent que cela peut changer les choses dans un suivi.

« Ça demande un effort qu’on ne faisait pas avant, constate le Dr Routy. Pour atteindre les objectifs d’un Montréal sans sida, il faut insister là où ça ne marche pas. »

Traitement inégal

L’étude montre aussi que le traitement précoce après le diagnostic a été inégal au fil des ans, suivant une courbe en « u » entre 1996 et 2015.

Presque tous les patients de 1996 et environ 90 % des patients de 2015 ont eu accès au traitement précoce. Mais il y a un creux important dans l’intervalle, avec aussi peu que 10 à 20 % d’accès autour de 2008-2011.

La toxicité des anciens médicaments explique qu’après une tendance à les prescrire rapidement, cette pratique a connu un déclin, selon le Dr Routy. Maintenant que des molécules combinées en un comprimé à prendre une fois par jour sont disponibles et que les effets secondaires sont moindres, il est plus facile d’amorcer le traitement rapidement.

Plaidoyer pour la gratuité

Le Dr Réjean Thomas, qui a aussi participé à cette étude, plaide pour la gratuité complète des médicaments antirétroviraux. Le coût de 87 $ par mois pour les assurés du régime public d’assurance médicaments est un frein réel pour certains de ses patients.

« Le traitement pour toutes les ITSS est gratuit. Le VIH est une ITSS. Pourquoi on ne considère pas que, pour l’éradiquer, il faudra arriver à la gratuité ? » demande le fondateur de la clinique L’Actuel. « C’est dramatique de voir des gens être infectés parce que leur partenaire a cessé le traitement et que, souvent, ils ne le savaient même pas », déplore-t-il.

Il a tenté pendant quelques mois un projet « perdu et retrouvé », comme celui que veut mettre en branle le Dr Routy au CUSM. Il s’est heurté à de nombreuses difficultés. Seulement 12 % des patients ont pu être retrouvés.

« Ce sont souvent des gens qui ont déménagé, qui ont changé de ville, qui sont dans la rue, n’ont plus le téléphone ou même qui sont en prison », relate le Dr Thomas.