Médecins et pharmaciens sous surveillance

L’accès aux données de prescription et de délivrance des opioïdes est réclamé depuis 2016 par les ordres des médecins et des pharmaciens.
Photo: Darwin Brandis Getty Images L’accès aux données de prescription et de délivrance des opioïdes est réclamé depuis 2016 par les ordres des médecins et des pharmaciens.

Les médecins et les pharmaciens devront bien se tenir lorsqu’ils prescrivent et servent des opioïdes à des patients, car bientôt, leurs actions seront surveillées électroniquement à même le Dossier Santé Québec (DSQ). Toute pratique hors norme pourra être rapportée directement aux ordres professionnels pour enquête.

Le Dr Yves Robert compare le mécanisme aux radars de vitesse qui peuplent nos routes : ils nous forcent à ralentir. De la même façon, les médecins et les pharmaciens devraient, se sachant surveillés, ajuster leurs pratiques aux meilleurs standards, espère le secrétaire du Collège des médecins du Québec (CMQ). Des guides de pratique à jour sur les opioïdes seront aussi publiés pour outiller les professionnels.

L’accès aux données de prescription et de délivrance des opioïdes est réclamé depuis 2016 par les ordres des médecins et des pharmaciens. À l’automne dernier, ils ont finalement obtenu accès aux données de la RAMQ. Mais le projet est tombé à l’eau : la RAMQ ne détenait des renseignements que sur les assurés du régime public d’assurance médicament, soit 40 % de la population. « On a frappé le mur de la réalité », illustre le Dr Robert. Les assureurs privés couvrent environ 60 % de la population québécoise.

Il n’était pas question de renoncer. C’est pourquoi l’accès aux données du DSQ a été demandé. Cet accès a été accordé dans la foulée de l’adoption du projet de loi 130, à la fin de 2017.

Surveillance double

L’accès au DSQ servira de deux manières. D’abord, grâce à un programme de surveillance qui pourra sonner l’alerte sur les médecins qui présentent une pratique inhabituelle, comme celle de prescrire de très grandes quantités d’opioïdes. « Moi, ce que je veux, ce sont les noms des médecins ! lance le Dr Robert. Après, on peut inspecter, faire enquête, et c’est ce qu’on va faire. »

En plus du système d’alerte, les inspecteurs et les syndics du CMQ obtiendront une clé d’accès au DSQ dont ils pourront se servir à des fins d’enquête.

Des pourparlers entre les ordres professionnels et l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sont en cours pour mettre en place le programme de surveillance. Le Dr Robert espère que le tout soit opérationnel en juin.

Du côté des pharmaciens, leur ordre professionnel espère surtout détecter les pharmacies où des vols ou du trafic de narcotiques s’opèrent. « Ce qu’on cherche à savoir, c’est s’il y a des anomalies dans les achats et les ventes d’une pharmacie », explique Bertrand Bolduc, qui est président de l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Ces anomalies surgissent déjà lors d’inspections professionnelles, mais la faute peut avoir été perpétrée impunément pendant des mois auparavant. « L’objectif, c’est d’obtenir les données de façon proactive, en temps réel », souhaite M. Bolduc.

Consommation stable

Le Dr Robert croit que les médecins fautifs sont peu nombreux. À preuve : un récent rapport de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) montre que la prévalence de l’usage des opioïdes d’ordonnance est « plutôt faible et constante ». Bref, il y a proportionnellement autant d’usagers aujourd’hui qu’en 2006, montre l’étude.

L’INESSS a étudié l’usage des opioïdes, pour d’autres maladies que le cancer, chez les assurés du régime public d’assurance médicament de 2006 à 2016. Pendant cette période, une personne sur dix environ a reçu au moins une prescription d’opioïdes chaque année, une proportion stable dans le temps. La prévalence a toutefois augmenté dans le groupe d’âge des 55 ans et plus, une croissance encore plus marquée chez les 85 ans et plus.

« Ce sont des chiffres qui nous ont rassurés dans le contexte de la crise des opioïdes », explique Sylvie Bouchard, directrice du médicament à l’INESSS.

Le nombre d’ordonnances a doublé, passant d’environ un à deux millions par an. Mais ce chiffre est trompeur. « Quand on met le tout en perspective, la prévalence, elle, est stable », ajoute Mme Bouchard.

À situation « rassurante » l’inaction n’est pas une réponse, avertit-elle cependant. « On doit travailler avec les cliniciens pour trouver des alternatives, diminuer les doses et les durées. Ça demeure une préoccupation. »

« Cela montre que oui, il faut agir, mais le feu n’est pas pris dans la cabane », commente le Dr Robert. Les constats de l’INESSS le portent à croire que la sensibilisation des médecins à la problématique de la dépendance aux opioïdes ces dernières années a porté des fruits et que ces derniers pèsent moins fort sur le crayon au moment de signer une ordonnance.

Les doses prescrites sont en moyenne plus fortes qu’il y a dix ans, ainsi que la durée des prescriptions. Le fait que de plus en plus de personnes atteintes de maladies chroniques soient soignées à domicile peut expliquer cela, selon Mme Bouchard, qui est par ailleurs pharmacienne de profession.

L’usage inapproprié des opioïdes semble aussi en recul. De 15,4 % des nouveaux utilisateurs en 2006, seulement 12,3 % présentaient un usage potentiellement inapproprié en 2016. Ces patients peuvent par exemple utiliser plus d’une prescription à la fois ou prendre des benzodiazépines en concomitance.

L’étude révèle aussi que sur 10 000 patients amorçant un traitement aux opioïdes, 4 seront hospitalisés pour une intoxication à ces médicaments au moins une fois dans le cours de l’année.

Une deuxième étude de l’INESSS s’attardera aux assurés des régimes privés d’assurance médicaments et comparera le Québec à l’Ontario et à la Colombie-Britannique.

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 11 avril 2018 09 h 12

    Il est temps+++

    Même plus, il était et il est plus que temps.
    GoGoGo!
    Merci au CMQ, au Dr Robert, ...