Que faut-il pour redresser le réseau de la santé?

«Au cours des quinze dernières années, [les commissions] ont souvent servi au gouvernement à reporter la question. Mais c’est malheureux, parce que ça prendrait une bonne réflexion».
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Au cours des quinze dernières années, [les commissions] ont souvent servi au gouvernement à reporter la question. Mais c’est malheureux, parce que ça prendrait une bonne réflexion».

Commission d’enquête ou d’étude, états généraux, processus de médiation : il faut une idée pour briser la dynamique d’affrontement en santé, croient les trois hommes qui ont dirigé les grandes commissions à avoir marqué l’histoire du réseau, Claude Castonguay, Jean Rochon et Michel Clair.

À l’aube de la campagne électorale, tous trois invitent les partis à se positionner sur les moyens qu’ils prendraient, une fois élus, pour dépolitiser le débat autour de la santé. L’idée maîtresse : avancer plutôt que s’enliser. Pour Jean Rochon, une commission serait l’occasion de « casser la dynamique d’affrontement ».

« La dynamique est complètement bloquée actuellement », constate celui qui a présidé, en 1985, la Commission d’enquête sur les services de santé et les services sociaux. Il deviendra ministre de la Santé sous un gouvernement péquiste en 1994.

MM. Castonguay et Clair, craignant qu’une commission ne prenne trop de temps et que ses recommandations ne soient ignorées, penchent vers d’autres solutions mobilisatrices, comme la médiation.

Arguments pour une commission

Comme en 1985, les principaux partis devraient en arriver à la conclusion « qu’ils n’ont plus tellement à gagner à continuer le débat de manière partisane », constate Jean Rochon.

Comme aujourd’hui, les problèmes et les solutions étaient assez bien documentés. « Mais [le ministre péquiste de la Santé Guy] Chevrette constatait que chaque solution que le gouvernement mettait sur la table, 15 jours après, était devenue un nouveau problème. La Commission avait pour objectif d’établir une nouvelle dynamique », se rappelle M. Rochon. Les libéraux avaient maintenu la Commission après la défaite du PQ en 1985.

Les cartes ont absolument besoin d’être rebrassées, estime Jean Rochon, que ce soit par le biais d’une commission ou d’un autre moyen.

C’est à l’invitation du Devoir que les trois hommes ont accepté de se prononcer sur l’opportunité de tenir une commission sur la santé et les services sociaux.

Tout a commencé par une conversation avec le Dr Howard Bergman.

Ce dernier a siégé à la commission Clair, en 2000. « Il y a un problème, présentement : l’absence de débat public respectueux », constate le directeur du Département de médecine de famille à l’Université McGill. En 1970, il y a eu la commission Castonguay-Nepveu. En 1985, la commission Rochon. En 2000, la commission Clair. « Le moment d’y penser est excellent étant donné les élections qui s’en viennent », poursuit l’omnipraticien. Il croit que cela permettrait un « débat public ouvert ».

Le professeur honoraire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal et chercheur Paul A. Lamarche le seconde. « Et je ne parle pas de faire un bilan des années Barrette, mais une réflexion sur l’avenir du système. Sinon, c’est du temps perdu », croit-il.

Médiation ?

Le père de l’assurance maladie Claude Castonguay aime le concept d’une commission... mais il n’y croit pas. « Il serait peu acceptable de laisser le système dans l’état où il est » le temps de mener le processus à bien, constate celui qui a présidé pour une partie de son mandat la commission Castongay-Nepveu dans les années 1960, avant de devenir ministre sous les libéraux de Robert Bourassa.

« Au cours des quinze dernières années, [les commissions] ont souvent servi au gouvernement à ne pas s’engager dans une période difficile, à reporter la question, se désole-t-il. Mais c’est malheureux, parce que ça prendrait une bonne réflexion. »

Il a pensé à la tenue d’états généraux de la santé. Mais il craint que les différents acteurs n’hésitent trop à faire des concessions sur la place publique.

C’est pourquoi il en arrive à la conclusion qu’un processus de médiation pourrait donner des résultats concrets rapidement. « On pourrait obtenir des engagements », croit-il.

« Trouver une façon concertée d’agir et de mobiliser, ce serait l’idéal », le seconde Michel Clair, qui a présidé la commission Clair en l’an 2000. Mais le Québec est si « en retard » qu’il n’y a pas moyen d’attendre. « Même un million et demi [d’argent public] ce serait trop pour dire des choses que tout le monde sait », lance-t-il.

Il croit aussi à l’apport de « conciliateurs experts » pour rallier les forces vives du réseau. « J’ai un préjugé favorable pour l’action, parce que si on ne bouge pas… Notre système est en train d’imploser sous nos yeux. »

Quels thèmes aborder ?

« Il va falloir qu’on parle sincèrement de la rémunération des médecins, du financement, de la gouvernance et de l’organisation du travail », énonce Marc-André Maranda. L’ancien haut fonctionnaire, qui a entre autres été directeur du programme de santé publique au ministère de la Santé et des Services sociaux, dit qu’il est urgent « d’écouter », parce que « l’autoritarisme » qui a été instauré depuis quatre ans est « improductif ».

Il y a un risque que tout exercice de réflexion se transforme en « procès » des années Gaétan Barrette, observe Paul Lamarche. C’est pourquoi « on doit centrer le débat sur des thèmes précis et penser à l’avenir du système de santé ».

Il ajoute aux thèmes importants la place du contre-pouvoir et de la transparence, le poids des services sociaux et de la santé publique, la pertinence des soins et l’importance des décisions basées sur les évidences scientifiques.

« Redonner de l’autonomie aux établissements » et « revoir le monopole des fédérations médicales » sont deux thèmes centraux pour Claude Castonguay.

Michel Clair souhaite entre autres qu’on étudie la possibilité de transformer la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) en véritable « Hydro-Québec de la santé », avec en contrepartie la création d’un organisme indépendant de mesure, à l’image de la Régie de l’énergie.

« Il peut y avoir des pour et des contre à la création d’une commission, conclut Jean Rochon, mais surtout des conditions pour qu’elle ne soit pas vouée à l’échec. » Quoi qu’il en soit, pour l’ancien ministre, il s’agit de trouver comment « travailler ensemble » avec des garanties que le travail accompli… servira.

16 commentaires
  • Yvon Robert - Abonné 24 mars 2018 07 h 53

    Un traitement de cheval



    Le système de santé croule sous la bureaucratie et le corporatisme.Après 50 ans la population a besoin de se faire expliquer qu'il y a d'autres façons de fonctionner.
    On a besoin d'une autre commission Gastonguay pour démontrer que le système est devenu un monstre qu'on a pu les moyens de nourrir. Depuis 20 ans tous les ministres de la Santé n'ont pu le contrôler .Malgré les lois 20 et 130 l'accès aux soins demeurent difficile, je ne crois pas aux promesses de réforme des oppositions, une fois élu les puissantes fédérations les paralyserons.Le système de santé est devenu une industrie à la solde des médecins, le meilleur exemple les super-cliniques dont la mise en place donne lieu a des batailles entre médecins, c’est le cas actuellement à Saint-Jérôme.

    • Jean-François Trottier - Abonné 24 mars 2018 08 h 40

      M. Robert, votre analyse est erronée et vosconclusions tout autant. Le système ne croule absolumentpas sousla bureaucratie.Il n'est pas du tout sclérosé, mais exsangue.
      Il s'est transforméen un système de "clinique de brousse" où tout est urgent et les moyens, ridicules.

      Oui, le corporatisme médical estle principal problème,mais on n'a pasbesoin de foutrele système à terre et recommencer pourle régler.

      D'autre paart, nous avons,absolument, lesmoyens de nouspayer un tel système qui fonctionnera bien. Pour ce faire il faut accepter entreautres que les solutions économiques prônées depuis 40 ans sont copmplètement stupides. Tout laisser au privé est débile, rien de moins.

      En fait depuis tout ce temps la seule amélioration que j'ai noté sur mon régime de vie quotidien est... mon téléphone intelligent. Wow! Des gadgets,oui.Une réelle amélioration, oh que non.

      L'efficacité du privé est le contraire d'une bonne nouvelle puisqu'elle joue contre la stabilité économique : les crises sont partie inhérente de ce marché "auto-régulé" tant vanté par les boys du "nouveau libéralisme".
      Et en plus il vide les coffres du gouvernement!
      Celui-ci est en effet plus lent à réagir économiquement. Alléluia! C'est précisémnent ce que l'on souhaite tous.... sauf les financiers évidemment.
      Une vitesse "humaine" serait bien le moins, dans ce monde humain jusqu'à nouvel ordre.

      Et alors le gouvernement aura les moyens de surpayer des médecins, mais salariés et plus jamais "autonomes", et de mettre un peu d'ordre parmi les autres qui ne sont pas affiliés, par exemple en les taxant sérieusement (35%? 40%? )pour remettre une partie dans le système public.

      Les baisses d'impôts et les niaiseriesqui se disent ausujet de la classe moyenne doivent cesser. Les solutions sont toutes dans une amélioration des finances gouvernementales et pas dut tout dans ce que prônet les malades du néolibéralisme.

      En tout cas, c'est assez des grandes réformes. On peut tout faire sans tout casser.

  • Brigitte Girard - Abonnée 24 mars 2018 08 h 32

    Formation

    L' idée de revoir tout le système de santé est une nécessité, rien ne va plus. Mais il ne faudrait pas oublier de se pencher sur la formation du personnel de santé, surtout les infirmères et les médecins. Il y a là aussi de l'amélioration à apporter pour amener une nouvelle pratique plus productive et interdiciplinaire.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 mars 2018 08 h 45

    Sophisme de la question complexe

    Le titre suppose comme accordé qu'il faut le redresser. Ensuite, on met ensemble quelques propositions des trois ministres avec lesquelles on ne pourrait pas être en désaccord, quel que soit l'état actuel du réseau. Enfin, laisse le lecteur conclure que ce qui est affirmé dans le titre est confirmé par le texte. Parfaitement circulaire. On ne le remarquera pas parce qu'on est d'accord avec l'énoncé initial.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 24 mars 2018 09 h 49

      Pour corriger les erreurs de Barrette, il faudra des années mais il ne faut pas se laisser abattre mais plutôt se relever les coudes et travailler ensemble à corriger la situation présente. Je vois les trois anciens ministres Castonguay, Rochon et Clair sans oublier Chevrette former une équipe qui pourrait nous offrir une santé québecoise plus cohérente. Mais de grâce, Barrette ne doit pas faire partie du décor.

    • Jacques Lamarche - Abonné 24 mars 2018 13 h 13

      Bien content, monsieur, d'être enfin de votre avis! En effet le titre est fort tendancieux! Il laisse entendre qu'il faut jeter le bébé avec .... , mais les experts consultés hésitent, montrent de la prudence, éprouvent un certain malaise! C'est que, hormis la question des salaires, est fort complexe!

      Nulle doute qu'il faille décentraliser, donner aux intitutions une marge de liberté!

      Le mode de rémunération mérite d'être reconsidéré. J'estime qu'un service public a des devoirs et que ceux qui l'exercent ont celui de la générosité et de la solidarité. Il devrait être traité comme un serviteur de l'État et non comme un entrepreneur du monde du patronat!

  • Jean-François Trottier - Abonné 24 mars 2018 08 h 48

    Une étape à la fois

    Certaines conditions sont essentielles avant de lancer la Grande discussion.

    D'abord, que Barrette disparaisse. Ce monsieur est un obstacle majeur à toute entente possible entre les gens, les intervenants... tout le monde quoi.

    Dans les nombreux bureaux où j'ai travaillé en tant que consultant, il y a avait toujours au moins un "voleur d'énergie" prêt à trouver des fautes et des fautifs, des problèmes "évidents mais personne ne les a vus sauf moi", et bien sûr des solutions simplissimes et brimantes qui ne tiennent surtout pas compte des humains.
    Barrette fait partie de cette catégorie : un va-t-en-guerre sans intérêt qui brasse beaucoup d'air en empêche de se parler. Dehors!

    Puis, augmenter les finances publiques en faisant de l'État un réel partenaire économique dans tous les secteurs d'activité. Pas de sous, pas de système.

    Il faut, aussi, taxer les actes des médecins non-affiliés très fortement, et reverser cet argent directement dans le public, comme pour des vases communicants.

    En fin de compte il faudrait que le gouvernement décide de jouer son rôle de gouvernement plutôt que de se défiler et tout laisser au privé.

    Autremement dit, dehors Leitao (vite!), dehors Barrette, dehors Couiillard, et vite un gouvernement qui pense en gouvernement responsable du pouvoir dont il est investi.

    Euh.... non, je ne parle pas de la CAQ. Oh que non.

  • Jean Lapointe - Abonné 24 mars 2018 08 h 55

    Le problème c'est la question nationale.

    «A l’aube de la campagne électorale, tous trois invitent les partis à se positionner sur les moyens qu’ils prendraient, une fois élus, pour dépolitiser le débat autour de la santé.»

    Je ne vois pas comment le débat peut être dépolitisé tant et aussi longtemps que la question nationale ne sera pas réglée.

    Tant que les Québecois seront divisés entre fédéralistes et souverainistes, tous les autres enjeux ne peuvent qu'être politisés parce que les visions ne peuvent qu'être différentes.

    Un Québec province ne peut avoir les mêmes priorités qu' un Québec indépendant..