Des médecins ont honte de leur hausse de salaire

Au «Devoir», ils ont été une dizaine à déplorer le manque de fermeté du gouvernement dans les négociations avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).
Photo: Sam Edwards Getty Images Au «Devoir», ils ont été une dizaine à déplorer le manque de fermeté du gouvernement dans les négociations avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).

Des médecins spécialistes gênés par la hausse de rémunération que Québec leur a consentie cherchent un moyen d’exprimer leur malaise — ou de renoncer à leur chèque —, mais s’estiment coincés par la situation hautement politique dans laquelle ils se sont retrouvés.

Ils sont quelques-uns jusqu’ici. Ils ont pris la parole dans des lettres ouvertes ou se sont confiés aux médias. Au Devoir, ils ont été une dizaine à déplorer le manque de fermeté du gouvernement dans les négociations avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), l’approche du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, ou une hausse de rémunération « dont ils n’ont pas besoin ».

« Quand j’ai vu mon salaire augmenter de près de 100 % en deux ou trois ans, pendant que les salariés devaient se battre bec et ongles pour des hausses de 2 ou 3 %, j’ai senti le malaise. Le rattrapage, je veux bien. Mais tout le monde convient que le rattrapage est fait », a déclaré un médecin spécialiste.

Un autre a carrément évoqué le désir de renoncer à la hausse — de 11,2 % sur huit ans, en plus d’un montant non récurrent de 1,5 milliard de dollars —, sans pourtant savoir vers qui se tourner. « Où et comment se réunir ? Est-ce que la FMSQ serait vraiment à l’écoute ? Ils doivent se dire : “On sort d’une bataille épouvantable avec le ministre Barrette, qu’est-ce qui va arriver si vous nous désavouez en public ?” », a lancé ce médecin, soulignant que la FMSQ avait, en revanche, bien mené la bataille contre les projets de loi 20 et 130, pilotés par le ministre Barrette.

S’ils avaient l’assurance que l’argent qui leur est réservé pourrait servir à améliorer les soins — et non à « financer des baisses d’impôt » ou « aller dans le fonds consolidé » —, ils y renonceraient, ont-ils assuré. Leur malaise, ont-ils ajouté, se trouve encore plus exacerbé par la situation « d’épuisement » qui prévaut selon eux dans le milieu de la santé.

À l’instar de l’ex-ministre libéral Claude Castonguay, ces médecins spécialistes ont eu des mots durs envers le premier ministre, Philippe Couillard. « [Le gouvernement] a été beaucoup plus ferme avec d’autres groupes. Je ne suis pas sûr que le rapport de force faisait en sorte que le gouvernement n’avait pas le choix de consentir aux hausses », a confié un médecin spécialiste. « Tout le problème vient de 2007 », a ajouté un autre, en référence à l’année où Gaétan Barrette et Philippe Couillard, alors respectivement président de la FMSQ et ministre de la Santé, ont conclu une première entente prévoyant un rattrapage salarial pour les médecins. « Les dés étaient pipés, a ajouté ce médecin. C’est un méchant conflit d’intérêts. »

Vers qui se tourner ?

Au-delà du malaise qu’ils ressentent, tant les médecins que les associations les représentant ont admis être à la recherche de moyens pour se mobiliser et de canaux pour s’exprimer. « Vers qui se tourner ? Il y a probablement juste les médias », a laissé tomber un spécialiste.

Au sein même de la profession, la question divise. « [Il y a des membres et des non-membres] qui craignent différents types de représailles, même entre collègues. Il y a un sentiment d’esprit de corps qui risque d’être trahi. Il y a un sentiment de risque », a observé le pédiatre urgentiste Samir Shaheen-Hussain, de l’organisation Médecins québécois pour le régime public. « Je connais quelques (rares) confrères actifs qui sont également en désaccord avec les demandes excessives de la FMSQ, tandis que la majorité prétend mériter cette bonification sous prétexte qu’ils travaillent “fort” », a aussi écrit le chirurgien à la retraite Robert Chénier, dans une lettre qu’il a fait parvenir au Devoir.

Hugo Viens, de l’Association médicale du Québec (AMQ), a montré du doigt la mission des fédérations de médecins, qui consiste à « représenter les intérêts économiques et de pratique » des médecins. « Ce n’est pas [à eux] de voir à une meilleure organisation des soins de santé », a-t-il déclaré. Cette tâche doit plutôt revenir à une autre organisation, capable de mener des discussions dans un « esprit collégial et constructif », a-t-il plaidé. « Il n’y a pas de canaux organisés pour mobiliser le médecin ordinaire et ce ne sont pas les fédérations qui vont le faire », a ajouté Simon-Pierre Landry, du Regroupement des médecins omnipraticiens pour une médecine engagée (qui compte des médecins spécialistes parmi ses membres). « Je ne vois pas quelle organisation a ce pouvoir de traction sur les médecins », a-t-il admis.

Comme d’autres, les docteurs Viens et Landry n’ont pas été en mesure de dire si leur point de vue était marginal ou répandu. « Est-ce que la majorité des médecins sont une majorité silencieuse et ne parlent pas dans les circonstances actuelles ? » a demandé le premier. Dépourvu de réponses à sa question, il a dit souhaiter ouvrir un « canal de discussion ». Dans les syndicats contactés par Le Devoir, les avis étaient partagés. Certains ont dit avoir été interpellés par des membres souhaitant s’organiser pour mieux exprimer leur malaise, tandis que d’autres, non.

La FMSQ n’a pas souhaité commenter le dossier. Sa structure décisionnelle — une assemblée des délégués réunissant 130 personnes — a appuyé l’entente de principe intervenue avec le gouvernement dans une proportion de 99 %.


 

Une version précédente de ce texte affirmait que l’intervenant Robert Chénier était psychiatre à la retraite; M. Chénier est plutôt chirurgien à la retraite.

19 commentaires
  • Claude Millaire - Abonné 21 février 2018 00 h 29

    Antidote à la honte

    C'est bien dommage, tout ce qui se dit depuis quelques années sur les spécialistes et médecins en général.Mais,comme antidote je vous propose de commencer par parler avec votre association à la prochaine rencontre et leur dire tout simplement que vous avez honte et que vous êtes fatigués que la population soit en train de vous mépriser. Je crois que ce serait un bon début! Il s'agit tout simplement de parler à vos rencontres,de vous faire entendre!

  • Marguerite Paradis - Abonnée 21 février 2018 06 h 11

    LA BALLE N'EST PAS DANS VOTE CAMP

    Car vous n'êtes pas nos représentantEs poliques
    Nos représentantEs, ce sont nos sinistres éluEs qui ne savent pas ce que veut dire « justice sociale, droits humains, bien-être et lien social ».

  • Christian Labrie - Abonné 21 février 2018 06 h 41

    Un jour de 2007

    Lors du grand rassemblement final de la FMSQ en 2007, où venait de se conclure l’entente avec le gouvernement sur le rattrapage, litige qui, à défaut d’entente devait être soumis à l’arbitrage, le président de la FMSQ, Gaetan Barrette déclarait qu’il y avait eu accord sur une « prime à la pauvreté du Québec » de 10%. Ce qui veut dire que les revenus des médecins spécialistes du Québec devraient être de 10% inférieurs à la moyenne canadienne. Si les revenus ont dépassé la moyenne canadienne comme certains le dise, il y a bris du contrat moral avec la population du Québec, et les revenus des spécialistes devraient être révisés à la baisse pour refléter cet objectif.

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 21 février 2018 07 h 07

    « Ce n’est pas à parler contre qu’on fait pour » chantait Angèle Arseneault !


    Le ton trumpiste persiste contre vents et marées dans le dossier santé !
    N’empêche qu’on a voté ‘ pour ‘ , alors , assumons ⁉️
    «  Pour être conséquent Il faut être radical «  ( Bernard Émond )

  • Gilles Delisle - Abonné 21 février 2018 08 h 00

    Le tout n'a-t-il pas été négocié?

    À écouter ces pauvres petits, c'est à croire que le tout a été négocié sans qu'ils n'aient été concernés ou consultés et que tout à coup, ils constatent les résultats. Allez, continuez à vous payer de la publicité à grands prix pour sauver l'image car, sans concurrence et avec une clientèle fournie par le système de santé, ils est certains que celles-ci ne servent qu'à nous berner!