Une clinique communautaire unique à bout de souffle

Thierry vient de rechuter. Il est torturé entre son désir de ne pas redevenir dépendant, l’angoisse du danger de consommer, la peine qu’il inflige à ses proches et l’effort que nécessitera la thérapie.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Thierry vient de rechuter. Il est torturé entre son désir de ne pas redevenir dépendant, l’angoisse du danger de consommer, la peine qu’il inflige à ses proches et l’effort que nécessitera la thérapie.

Seule clinique communautaire en infectiologie au Québec, la Clinique Santé Amitié de Saint-Jérôme est la dernière représentante d’une spécialité en voie de disparition, la médecine communautaire. Sans aide de l’État, elle offre des services gratuits à une clientèle composée de toxicomanes, d’ex-détenus et de travailleurs du sexe. La clinique peine à répondre aux besoins d’une région qui fait face aux mêmes problèmes que les grandes villes.

Dans le bureau du Dr Jean Robert, tous les murs sont couverts d’illustrations décrivant l’anatomie du corps humain, les virus ou bactéries à l’origine des maladies qui affectent ses patients et les drogues contenant du fentanyl qui sont offertes sur le marché noir. « Les gens de la rue sont très sensibles à ces signaux visuels. Plusieurs ne savent pas lire, mais les images leur parlent. À l’aide d’un schéma montrant comment les médicaments préventifs bloquent l’entrée du VIH, j’explique aux prostituées comment ces médicaments les protègent de l’infection. Je leur donne ensuite une copie du schéma et je les incite à l’enseigner aux autres », explique le médecin responsable de la clinique avant de recevoir son premier patient de la journée.

Clientèle hétéroclite

Roxane, qui avait pris rendez-vous avec le Dr Robert pour qu’il traite de grosses verrues plantaires, est préoccupée par autre chose. Elle lui confie avoir consommé des méthamphétamines, du haschich et de la cocaïne pendant trois mois et être inquiète que cette consommation ait des effets négatifs sur le traitement de féminisation qu’elle a entrepris cinq mois plus tôt. Le Dr Robert la rassure en lui expliquant que la dose d’oestrogènes semble suffisante puisque ses seins ont commencé à pousser et qu’il comprend qu’elle a consommé ces drogues pour « se soulager et se libérer de la souffrance » intérieure qu’elle vivait. « Le motif de la première consultation est très souvent la douleur, un événement aigu, mais ce prétexte cache beaucoup plus », fait remarquer le Dr Robert.

Quand Jacques (nom fictif) entre dans le bureau du Dr Robert, il est tout sourire, car il a complété avec succès son traitement contre l’hépatite C qui a duré 16 semaines. Le Dr Robert lui décerne un diplôme et on immortalise cet instant par une photo. Il s’agit d’un acte particulièrement héroïque pour Jacques, ancien toxicomane qui, il y a une dizaine d’années, arrivait à la clinique en grande dépression nerveuse. Après 7 ans d’incarcération pour vols à main armée, on lui découvrait un cancer du côlon et une ostéomyélite, une infection des os qui nécessitera trois chirurgies importantes, un traitement antibiotique à vie et une réadaptation pour réapprendre à marcher. « Je ne suis pas un ange, mais je suis un bon père de famille », dit Jacques tout en décrivant avec fierté les succès de sa fille de 22 ans.

Financement instable

« Ceux qui viennent à la clinique sont des résilients, des combattants, les autres sont morts », souligne le Dr Robert.

La Clinique Santé Amitié est la dernière clinique communautaire à l’image des premiers CLSC, dont la mission était d’« adapter les services de soins aux besoins de la population locale », « de rapprocher l’hôpital de la communauté ». L’équipe se rend régulièrement dans les centres de thérapie en dépendance, où elle propose aux résidants des tests de dépistage ou encore une consultation médicale pour tout problème de santé qui les handicape.

« L’esprit communautaire a disparu [dans le système de santé actuel]. La structure s’est bureaucratisée et a abouti à la disparition totale du système [de santé communautaire] qui faisait l’envie du monde entier », dénonce-t-il.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le Dr Jean Robert et Daniel, l’un de ses patients, qui termine un traitement contre l’hépatite C

Lors de sa création en 1995, la Clinique Santé Amitié recevait un petit budget de fonctionnement, avait accès au magasin de l’hôpital pour les fournitures et une infirmière lui était prêtée. « En 2005, quand on a fusionné les hôpitaux, les CLSC et les CHSLD, ce fut la dernière débâcle du système de santé communautaire. On nous a retiré l’infirmière, on nous a bloqué l’accès au magasin et on a perdu notre petit budget. On a alors failli fermer. Les compagnies pharmaceutiques et des donateurs ont alors pris la relève et financent depuis les dépenses d’entretien, de chauffage, le personnel et le matériel », souligne le Dr Robert.

Ne recevant aucune subvention publique, la clinique n’est donc jamais assurée d’un financement stable. Elle a d’ailleurs été forcée de fermer les lundis et vendredis après-midi et n’a pas les moyens d’embaucher un psychologue et un psychiatre spécialisés en dépendances. Néanmoins, elle est dotée d’une équipe pluridisciplinaire comprenant le Dr Robert, deux infirmiers, des intervenants en sexologie et en accompagnement des personnes avec le VIH, un éducateur spécialisé dans les minorités sexuelles et un directeur général, dont la mission principale consiste à trouver des fonds.

Pas de « carte soleil »

« Nous accueillons bénévolement et gratuitement beaucoup de patients qui n’ont pas de carte d’assurance maladie : 176 l’an dernier. Le réseau de la santé est inaccessible à ces patients qui ont souvent une lourde expérience de rejet et dont la souffrance est physique, psychologique et sociale », précise le Dr Robert. Pour pouvoir soigner ces patients, la clinique récupère les antibiotiques et autres médicaments pour traiter le VIH, par exemple, qui n’ont pas été utilisés par les patients qui ont terminé leur traitement.

Le modèle communautaire paraît bien adapté pour cette clientèle vulnérable. Dans une autre salle d’examen de la clinique, Éric, l’infirmier, accueille Daniel, qui en est à son 5e mois de suivi depuis qu’il a complété son traitement contre l’hépatite C. Éric procède à des prises de sang à mains nues, car « les gants créent une barrière et donnent l’impression au patient que j’ai peur de lui et que je le juge, alors que sa dépendance nous importe peu ». « [En soignant], je pense toujours que je pourrais me retrouver moi aussi avec un problème d’alcool ou de drogue, ou que ce pourrait être mon enfant, et qu’alors j’aimerais qu’on nous aide », fait remarquer Éric qui informe son patient que son traitement a induit la régénération de 70 % de son foie.

Daniel raconte être né dans une famille « pauvre matériellement et spirituellement » vivant sur une ferme située à proximité d’un dépotoir. « Battu par son père, trahi par sa mère », Daniel s’est passionné pour le sport à l’adolescence. Mais à 16 ans et demi, il est entraîné par ses amis à consommer de la résine de cannabis, puis à en vendre pour faire de l’argent. À 18 ans, il devient accro à la cocaïne, qui le « soulageait de tout ce qui [le] faisait souffrir ». « Aujourd’hui, je vis le moment présent, je veux atteindre une grande sagesse », affirme Daniel qui se passionne désormais pour « l’axiologie, l’étude des valeurs spirituelles ».

« Je recueille les enfants qui ont échappé au Dr Julien, qui n’ont pas eu la chance de passer chez lui ! » lance le Dr Robert.

Sortir du pétrin

En fin d’après-midi, le médecin accepte de recevoir d’urgence un de ses jeunes patients de longue date qui est en crise après avoir quitté sans prévenir personne le centre de thérapie où il séjournait depuis trois mois. « Je sais que ma vie est en danger quand je consomme des drogues. Je préfère la sobriété. Mais je ne me sens pas prêt psychologiquement à faire une thérapie. Je ne veux pas retourner dans la rue non plus. Je suis coincé et en train de coincer ma mère. Je fais mal à tout le monde », lance Thierry, âgé de 36 ans, qui vient de rechuter.

Thierry a d’abord été emmené à la clinique du Dr Robert par sa mère, en janvier 2009. « Il était en train de mourir d’une pneumonie secondaire à son sida. Comme il n’avait plus de carte d’assurance maladie, je lui ai donné de fortes doses d’antibiotiques que j’avais récupérés à droite et à gauche. Nous l’avons alors sorti du pétrin et il a commencé la méthadone avec l’espoir de se débarrasser de cette béquille », se rappelle le Dr Robert. Après 7 ans de sobriété durant lesquels il a obtenu un diplôme en informatique, il a renoué avec son ancienne blonde qui consommait encore et il a rechuté. Cette fois encore, le Dr Robert l’a réchappé de la mort alors qu’il souffrait d’une endocardite qui avait atteint les valves du coeur et qui était compliquée d’énormes abcès du poumon.

Quand il lui fait comprendre qu’il n’a pas le choix s’il veut s’en sortir et qu’on l’attend au centre de thérapie, le jeune homme quitte abruptement le bureau d’un air sombre en lançant un « merci ». Sa mère, qui l’accompagnait, dit en pleurant au Dr Robert qu’elle ne veut pas le perdre, puis elle part reconduire Thierry au centre.

Aux dernières nouvelles, il poursuit sa thérapie et se porte de mieux en mieux.


Médecin de rue

Le Dr Jean Robert a reçu un doctorat honoris causa de l’Université du Québec en Outaouais le 19 novembre dernier pour « son oeuvre humanitaire peu commune et surtout essentielle ». Spécialisé en microbiologie et en infectiologie, il a rapporté de l’Institut Pasteur la première souche de VIH au Québec, ce qui a alors permis de procéder à des tests de dépistage. Il a été chef du département de santé communautaire de l’Hôpital Saint-Luc de 1977 à 1996 et a participé à la mise sur pied du réseau des CLSC. Il a enseigné la médecine communautaire à travers le monde, notamment à l’Université Paris-VII pendant 26 ans. Le Dr Robert, qui a fondé, en 1995, la Clinique Santé Amitié, se définit depuis comme un médecin de rue.
7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 décembre 2017 03 h 31

    Ceci est «des vraies affaires» aussi, monsieur Couillard!

    Encore une fois, le manque de ressources de cette clinique communautaire démontre la faillite politique du ministre Barrette et du gouvernement Couillard qui abandonne les cliniques communautaires essentielles à la santé des personnes vulnérables.

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 18 décembre 2017 07 h 46

    Travail admirable, équipe admirable. Suggestion : que les médecins lisant cet article en informent leurs collègues et passent le chapeau. Un don serait apprécié. Merci bien.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 18 décembre 2017 12 h 34

      Ça ne vous coûtera rien vous les médecins. Vous avez juste a prendre un peu des 800,000,000$ de salaire payé en trop que vous ne rembourserez jamais et si toutefois ça vous faisait mal au coeur soyez ponctuel pour un cour laps de temps et vous recevrez une part de 42 000 000 $ de la prime à la ponctualité qui vous est désignée.

  • Pierre Boutet - Abonné 18 décembre 2017 08 h 43

    Que fait-on au juste?

    Une belle ressource qui donne des résultats et qu'est-ce qu'on en fait?
    On l'étrangle pour qu'elle ferme ses portes...
    "Le monde est à pleurer" comme dirait Jean Leloup.

  • Gilles Théberge - Abonné 18 décembre 2017 08 h 57

    Il y a certainement de bonnes raisons administratives pour justifier cette absurde cacophonie.

    Il y a d’aillers toujours de bonnes raisons administratives pour justifier ça.

    Toujours un raisonnement, je dirais plutôt une rationalisation, pour appuyer une telle mesure.

    Ah grand merci docteur Barrette, merci!

  • François Genest - Abonné 18 décembre 2017 09 h 22

    C'est toute l'approche communautaire qui est menacée

    On s'ennuie du temps où les quartiers s'organisaient pour ouvrir et faire vivre leurs propres cliniques communautaire. Il en reste quelques vestiges, comme la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles à Montréal. Mais la mode est aux mégas-structures et au rebrassage permanent des organigrammes. Où sont les CA des CLSC, des CSSS? Où est rendue l'AQESSS? Ça n'existe plus. Incidemment, je suis allé à l'assemblée annuelle de mon CIUSSS cet automne et j'étais le seul citoyen présent qui n'était pas sur un comité des usagers, sur le CA, ni à l'emploi de l'établissement. On dirait que le Québec aime la démocratie, du moment qu'elle reste une idée abstraite.