Aide à mourir: l’objection de conscience cache tout autre chose

Les médecins interrogés sont majoritairement pour l’aide médicale à mourir. Et pourtant, ils sont peu nombreux à prodiguer le soin.
Photo: iStock Les médecins interrogés sont majoritairement pour l’aide médicale à mourir. Et pourtant, ils sont peu nombreux à prodiguer le soin.

L’objection de conscience a bon dos pour justifier le refus de plusieurs médecins de dispenser l’aide à mourir. Une recherche menée à Laval révèle plutôt que 77 % des médecins qui ont décliné la demande des patients l’ont fait pour des raisons émotives, par manque de formation, de temps et par crainte d’être jugés par leurs pairs.

« Il n’y a rien qui prend autant de temps en médecine. Je n’ai malheureusement pas le temps de le faire », a répondu un médecin interrogé dans le cadre d’une recherche unique réalisée au cours des derniers mois par le Centre intégré de services sociaux de Laval (CISSS) sur la profession médicale et l’aide à mourir.

Les tout premiers résultats de cette recherche, menée auprès des 61 médecins ayant reçu les 113 demandes d’aide à mourir formulées sur le territoire du CISSS Laval depuis l’entrée en vigueur de la loi, sont étonnants. Ils révèlent que pas moins de 77 % d’entre eux ont invoqué l’objection de conscience prévue par la loi pour expliquer leur refus de participer au processus d’aide à mourir réclamé par leurs patients. Et ce, même s’ils sont majoritairement (72 %) favorables à l’aide à mourir.

Un fossé

Ces résultats sont d’autant plus surprenants qu’un sondage mené auprès des médecins de la région avant l’entrée en vigueur de la loi sur les soins de fin de vie en 2015 avait démontré que 48 % d’entre eux se montraient prêts à dispenser l’aide à mourir et que près du tiers si disaient prêts à le faire « dans certaines conditions ». Seulement 28 % des praticiens sondés avaient déclaré « qu’ils ne le feraient jamais ».

« À l’époque, on a compris que la majorité des médecins était favorable à la loi. Mais ce qu’on a vécu après était pas mal différent, car 77 % ont refusé de fournir l’aide médicale à mourir. Nous avons décidé de mener cette étude pour comprendre cet écart entre ce qui avait été exprimé et ce qui est vécu en réalité », a expliqué hier la Dre Lucie Opatrny, directrice des services professionnels au CISSS de Laval.

77 %
Le pourcentage de médecins de Laval ayant reçu des demandes d’aide à mourir mais ayant refusé de prodiguer le soin eux-mêmes.

Des entrevues plus poussées ont donc été réalisées par la directrice du Centre d’éthique du CISSS avec les 47 médecins qui ont décliné entre janvier et septembre 2017 les demandes d’aide à mourir faites par leurs patients.

Ces entrevues, réalisées a posteriori, ont permis de révéler que la vaste majorité des « objecteurs de conscience » n’avaient en fait pas refusé pour des raisons morales et religieuses, mais pour une foule d’autres raisons.

Derrière l’objection

En fait, le coup de sonde effectué a permis de comprendre que 72 % des « objecteurs de conscience » officiels étaient en réalité favorables à l’aide à mourir. Seulement 14 % d’entre eux y étaient vraiment opposés pour des raisons religieuses ou morales, alors que 14 % étaient neutres.

En fait, des raisons personnelles se cachent souvent derrière ces refus. Six médecins sur dix ont confié avoir refusé « en raison du fardeau émotionnel trop lourd à porter », pas moins de 36 % disent manquer d’expertise clinique et 27 % craignent d’être stigmatisés par leurs pairs.

Des facteurs extérieurs, comme la lourdeur de la tâche (41 %), le manque de temps (41 %) et la crainte de poursuites légales (32 %) sont au nombre des véritables irritants expliquant leur retrait du processus d’aide à mourir.

« Ce qu’on voit, c’est que dispenser l’aide à mourir, c’est plus complexe que ce qu’on croit. Ce n’est pas juste de l’objection de conscience. Il y a une formation à faire pour rendre cette pratique plus acceptable, notamment pour intégrer cela dans la charge clinique des médecins », affirme Hélène Bouthillier, directrice du centre d’éthique au CISSS Laval et coauteure de cette recherche.

Pour la Dre Opatrny, il ne faut pas penser que le taux élevé de refus a privé des patients de l’accès à l’aide à mourir dans la région de Laval. « Ce n’est pas parce qu’un médecin refuse de donner l’aide à mourir que le patient n’a pas accès aux soins. Dans tous les cas, les demandes sont envoyées à un autre médecin », précise-t-elle.

Un taux de refus élevé

Malgré tout, les rapports publiés tous les six mois par le CISSS de Laval démontrent que le taux de refus reste élevé dans cette région. Selon les chiffres compilés entre décembre 2015 et juin 2016, seulement quatre demandes d’aide à mourir sur 14 ont été administrées (71 % de refus), seulement 18 sur 33 entre juin 2016 et décembre 2016, et 16 sur 36 entre décembre 2016 et mai 2017.

Selon la Dre Opatrny, ces taux élevés s’expliquent parce que toutes les requêtes, même celles qui ne respectent pas les critères de la loi, sont comptabilisées par le CISSS dans le total des demandes d’aide à mourir. « Si on faisait signer des formulaires seulement à ceux qui répondent aux critères de la loi, c’est sûr que nos taux de refus seraient moins élevés », dit-elle. Selon celle-ci, d’autres régions ne calculent que les demandes venant de patients répondant aux critères définis par la loi.

À la lumière de cette réalité, la directrice des soins professionnels affirme que ces « obstacles peuvent être surmontés ». « Il va falloir offrir du mentorat, de l’accompagnement et du soutien, de dire la Dre Opatrny. Il faut réfléchir à la façon d’aider nos médecins et notre personnel soignant. »

28 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 14 décembre 2017 00 h 15

    la mort quelle question embètante

    nos médecins auraient-ils du mal avec la mort, peut être que leur foi les empèchent d' être a l'aise, mais de ca jamais, ils ne nous le diront, le Québec n'est-il pas de foi catholique,enfin, ca prend plus qu'une génération pour changer ces choses

    • Anne-Louise Raymond - Abonnée 14 décembre 2017 10 h 30

      Absolument... le temps pour changer les choses... Mais fort heureusemen,t nous pouvons compter dès maintenant sur la diversité des médecins... un peut, l'autre pas.

  • Marie Nobert - Abonnée 14 décembre 2017 01 h 16

    «On achève bien les chevaux» (!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

    • Jacinthe DiGregorio - Abonnée 14 décembre 2017 09 h 21

      Comparer un cheval qui en raison d'une patte cassée se fait tirer dessus à un être humain... y faut des nuances ici

  • André Bourbonnais - Abonné 14 décembre 2017 01 h 41

    Les médecins agissent en fonction de leurs croyance...

    Ma soeur de 89 ans a eu l'aide à mourir il y a un peu plus de 1 an. Je lui ai parlée les jours avant son décès; elle était serène et nous avons blagué comment nous pourrions communiquer après son décès. Elle qui était très croyante et moi qui suit athée. Elle m'a promis de me faire un signe s'il y avait un au-dela... aucun signe depuis. Étant moi-même un médecin retraité depuis tout près de 20 ans, je suis pour l'aide à mourir et je souhaite pouvoir être un de ceux et celles qui en profitent. Je crois que plusieurs médecins ne veulent pas s'impliquer à cause de leurs convictions religieuses.

    • Jean Roy - Abonné 14 décembre 2017 08 h 37

      je vous invite très respectueusement à relire les conclusions de la recherche présentées dans cet article. Ce ne serait pas en raison de leurs croyances ou convictions que les médecins refusent majoritairement de collaborer...

      « Très respectueusement », parce que vous me semblez avoir été un médecin humaniste, contrairement à une trop grande proportion de vos confrères affairistes.

  • Serge Pelletier - Abonné 14 décembre 2017 03 h 30

    Pauvres eux-autres... ils manquent de formation

    Les petit coqs en pâte manquent tout d'un coup de formation...

    La réalité se trouve possiblement ailleurs: 1) est-ce que la signature d'un acte d'autorisation/action est mentionnée dans les barêmes du Ministère... 2) le manque allégué de formation signifie en fait "on veut de la fomation et surtout n'oubliez-pas qu'elle doit rémunérée".

    En fait, ce qu'ils veulent ce sont des $$$... Comme le petit bonus (une heure de rémunération) pour arrivé au travail à l'heure.

    Pauvres eux-autres... ils manquent de formation, et il faut les croire. Ouais, ouais...

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 14 décembre 2017 06 h 23

    Peut-être qu'une prime...

    • Diane Gélinas - Abonnée 14 décembre 2017 13 h 03

      En conséquence des refus à 77%, la solution ne serait-elle pas de ne plus limiter l'administration de l'AMM aux médecins seulement ?

      Conflit d'intérêt apparent : Le médecin traitant qui pratique l'AMM accepte sciemment de se priver de revenus ultérieurs !?! Combien refusent réellement pour des problèmes de conscience ? Quel est leur niveau réel de compassion envers leur patient souffrant?

      Pourquoi ne pas étendre cet acte aux infirmières et infirmiers qui n'ont rien à y gagner ni à y perdre? Deux injections, ça ne prend pas un doctorat pour administrer ça...

      Et une fois la demande considérée conforme à la Loi, pourquoi l'AMM devrait obligatoirement être administrée dans un Centre hospitalier plutôt qu'au domicile du patient?