Plaidoyer pour l’indépendance de Sainte-Justine

Le principal argument avancé pour justifier le regroupement est de faciliter le transfert des enfants une fois ceux-ci devenus adultes. Il est toutefois contesté par les médecins.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le principal argument avancé pour justifier le regroupement est de faciliter le transfert des enfants une fois ceux-ci devenus adultes. Il est toutefois contesté par les médecins.

Les médecins de l’hôpital Sainte-Justine s’insurgent contre la fusion forcée de leur établissement avec le CHUM, craignant d’être « avalés par ce gros mammouth ». Ils lancent un vaste mouvement pour mobiliser tous les acteurs, employés et familles de patients, dans le but de faire reculer le gouvernement.

Pourtant, cela fait plus de deux ans que le regroupement est effectif et aucun impact tangible n’a encore été observé à l’hôpital pédiatrique. Pourquoi, alors, cette mobilisation ? Et pourquoi aujourd’hui ?

Toute cette histoire débute en 2015, avec l’adoption du projet de loi no 10 qui centralisait les quelque 200 hôpitaux du Québec dans une vingtaine de nouveaux centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS). Une poignée d’établissements, dont Sainte-Justine, en étaient exclus en fonction de la spécificité de leur mission.

Quelle ne fut donc pas la surprise des médecins de l’hôpital pédiatrique lorsqu’ils ont appris, quelques mois plus tard, que leur hôpital était « regroupé » avec le Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM).

« C’est arrivé du jour au lendemain, sans aucune raison apparente, raconte la Dre Valérie Lamarre, présidente du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) de Sainte-Justine. On a été convoqués un matin et ils nous ont annoncé que nos conseils d’administration ne feraient plus qu’un et que notre p.-d.g., Fabrice Brunet, devenait également le p.-d.g. du CHUM. »

« Dès lors, on a commencé à se poser des questions. Mais c’est quoi, ça ? Pourquoi ? On ne voyait pas comment ça pourrait apporter des bénéfices à l’hôpital. Au contraire, on ne voyait que des désavantages et des risques potentiels. »

Les inquiétudes étaient si vives que le CMDP a été invité à sortir de son rôle habituel, soit de réguler la qualité des actes médicaux et de donner des sanctions en discipline, pour s’intéresser au « problème de la fusion ».

Un comité a été formé, des sondages ont été menés et les médecins ont été rencontrés dans l’espoir de transposer les craintes « instinctives » en argumentaire solide. Le fait que ce soit le p.-d.g. de Sainte-Justine qui se retrouve à la barre du large vaisseau et non l’inverse a tout de même « rassuré » les équipes, qui avaient une grande confiance en lui. « Ça nous a un peu endormis », constate aujourd’hui la Dre Lamarre.

Optilab

La réalité les a heurtés de plein fouet en 2016, lorsqu’ils ont appris qu’ils perdaient leur laboratoire au profit du CHUM, dans le cadre du projet Optilab qui centralise les laboratoires des hôpitaux québécois dans quelques établissements choisis.

« Là, c’était quelque chose de concret. On voyait très bien l’implication pour nos patients de ne plus avoir nos propres laboratoires. Nos membres nous disaient : voyez ce que ça fait de ne pas être reconnu comme un centre hospitalier universitaire (CHU) à part entière. Tous les CHU dirigent leur laboratoire, il n’y a que le CHU Sainte-Justine qui ne dirige pas le sien. »

Après neuf mois de bataille, Sainte-Justine a réussi à faire ajouter un directeur médical pédiatrique dans l’équipe de direction du laboratoire. « C’est fragile, ça peut être aboli demain matin, mais c’est ce qu’on a réussi à obtenir », se désole la Dre Lamarre.

Quels impacts ?

Au comité des usagers de Sainte-Justine, on affirme que le regroupement des deux établissements est « un dossier que l’on suit de très près » mais que, « pour l’instant, il n’y a pas d’impacts sur les patients ».

La Dre Valérie Lamarre lui donne raison. Les impacts ne se font pas encore sentir, si ce n’est un certain « manque de leadership » en raison du fait que le p.-d.g. a deux fois plus de travail qu’avant. « Non, il n’y aura pas d’impacts sur les soins cette semaine. C’est plus insidieux que ça. C’est à long terme que ça va se faire sentir, quand, dans 15 ans, on va être devenu le département de pédiatrie du CHUM », répond la Dre Lamarre.

« Le CHUM, c’est un trop gros mammouth. Ils sont trois fois plus gros que nous. Quand on sera avalé, les ressources pédiatriques vont être drainées. La priorité, ce ne sera jamais nous. Ça va être la bataille, on le sent déjà avec les laboratoires. Quand on va vouloir développer un nouveau test, on va nous demander : mais pourquoi développer un nouveau test pour diagnostiquer une maladie d’enfant quand nous, on a besoin d’un nouveau test pour nos populations adultes ? Ça va toujours être comme ça. »

Lors de l’annonce officielle, en 2015, tant le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, que le p.-d.g., Fabrice Brunet, se faisaient rassurants : c’était un regroupement et non une fusion. Chacun garderait son indépendance.

« Je les crois lorsqu’ils disent que ça n’ira pas plus loin. Mais Sainte-Justine ne peut pas être protégé par des individus. Un p.-d.g., ça passe, un ministre aussi. Ça prend des structures pour défendre la mission unique de Sainte-Justine. »

Michel Nadeau, de l’Institut sur la gouvernance d’instituts privés et publics (IGOPP), partage ses inquiétudes. « L’actuel p.-d.g. va peut-être préserver l’identité de Sainte-Justine, mais son successeur n’aura pas les mêmes racines et va vouloir rationaliser. Et lorsque Québec va annoncer des compressions dans les hôpitaux, on va essayer de faire des économies organisationnelles, on va fusionner doucement les services. On va commencer par de petits morceaux, on va dire qu’on ne change pas le mandat, mais ça va devenir un vrai méli-mélo. Ce genre de rapprochement, ça mène toujours à l’intégration. »

Transfert des patients

Le principal — sinon le seul — argument avancé pour justifier ce regroupement est de faciliter le transfert des enfants une fois ceux-ci devenus adultes. Mais cet argument ne tient pas la route, arguent les médecins.

En effet, Sainte-Justine traite des enfants qui viennent des quatre coins du Québec et ces derniers retournent généralement dans leurs régions respectives après.

De plus, ceux qui souffrent de maladies graves et qui ont besoin de soins spécialisés une fois adultes sont transférés dans les hôpitaux en fonction de leurs domaines d’expertise. Ainsi, un patient souffrant de malformation cardiaque sera transféré à l’Institut de cardiologie, et non au CHUM, illustre la Dre Marie-Josée Clermont, qui dirige le comité sur les transitions et les transferts à Sainte-Justine.

« Pour chaque spécialité, des corridors de services ont été développés pour assurer les transferts […] Mais la grande majorité des patients ont seulement besoin d’un bon médecin de famille. Ça, c’est plus difficile parce qu’à Montréal, et dans les couronnes, on manque de généralistes. »

Est-ce que le regroupement avec le CHUM pourrait alors devenir une solution ? « Je ne le pense pas, répond la Dre Clermont. On se tourne plutôt vers les GMF régionaux pour développer des liens avec ceux qui aimeraient recevoir ces jeunes adultes. »

Le comité de transfert n’a reçu aucune consigne pour favoriser les transferts avec le nouveau partenaire, ajoute-t-elle. « Ça n’a rien facilité du tout. »

Mobilisation

En août, plus de 300 médecins de Sainte-Justine ont signé une lettre implorant le ministre Barrette de faire marche arrière. Des lettres ouvertes ont été publiées dans les médias. Le Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens rencontre des politiciens et l’ensemble des groupes qui oeuvrent entre les murs de l’hôpital pour les sensibiliser aux risques de dérives. On souhaite aller chercher l’appui de « tous les défenseurs naturels » de Sainte-Justine. Les médecins se disent prêts à descendre dans la rue et sollicitent même des avis juridiques pour connaître leurs options.

« Oui, nos inquiétudes sont sur le long terme, mais il faut agir maintenant parce que plus longtemps on va laisser ça aller, plus ça va être difficile de revenir en arrière », conclut la Dre Valérie Lamarre.

1 commentaire
  • Nicole Delisle - Abonné 17 septembre 2017 10 h 27

    La pire décision illogique du Docteur Barrette!

    Ne nous le cachons pas, il en a pris plusieurs décisions qui ont mis au plancher notre système de santé, mais celle-là elle est majeure! C'est démontrer soit une totale ignorance de ce qui se fait dans cet hôpital ou tout simplement démontrer sa grande
    incompétence. Dans sa lubie de ministre libéral, tout devait passer au "petit moulin"
    dans le système. Pourquoi faire simple quand on peut compliquer la vie de tout le monde? On dirait que M. Barrette n'a pas de limite pour se faire détester et mettre des bâtons dans les roues de ceux qui dans le milieu médical vivent la réalité du terrain et les conséquences désastreuses des chambardements qui ne font qu'affaiblir
    davantage notre système de santé. Quand un premier ministre médecin donne la responsabilité du ministère de la santé à un autre médecin qui n'était pas déjà très
    apprécié dans son milieu de travail, on a le résultat que l'on voit aujourd'hui. La réalité de Ste-Justine est différente et même la population le reconnait. Elle est à l'avant-garde dans son domaine et ne pas reconnaître cela comme ministre est une
    grave insulte à l'intelligence. En diminuant son importance dans le monde hospitalier,
    c'est faire preuve d'une sorte de vengeance hautaine, d'un abus de pouvoir sans nom! C'est aussi la preuve que le travail de ce ministre en est un de démolition en règle d'acquis longtemps préparés pour atteindre une certaine sommité. Ce qu'il nous laisse voir par ses actions et ses décisions mal avisées, c'est qu'il est un bien mauvais politicien au service de sa notoriété et de son narcissisme avant tout. Il utilise son pouvoir de dictateur en quelque sorte pour détruire tout sur son passage au nom de l'économie et de l'austérité plutôt qu'au service des gens! Un bien "petit homme"
    en sorte! Ce sera long de reconstruire ce qu'il aura détruit si facilement, après son départ. On le souhaite le plus rapidement possible! Car la santé de tous les québécois est en jeu!