Pilule abortive gratuite: pas avant la fin de l’automne

Le Collège des médecins et l’Ordre des pharmaciens ont négocié avec Santé Canada pour que le ministère assouplisse les conditions d’ordonnance, jugées contraires à l’éthique.
Photo: Manoocher Deghati Agence France-Presse Le Collège des médecins et l’Ordre des pharmaciens ont négocié avec Santé Canada pour que le ministère assouplisse les conditions d’ordonnance, jugées contraires à l’éthique.

Approuvée depuis deux ans au Canada, la pilule abortive sera gratuite, mais elle ne sera pas offerte avant « la fin de l’automne », annonce Québec. Pourquoi un tel retard ? Un long bras de fer avec Santé Canada qui voulait assujettir les médecins et pharmaciens aux conditions des compagnies pharmaceutiques, répondent les ordres professionnels.

« Je suis très contente de voir que la pilule abortive sera gratuite, mais je ne peux m’empêcher d’être désappointée que ça ne se fasse pas tout de suite, ça fait tellement longtemps qu’on attend », déplore France Désilets, directrice de la clinique Morgentaler à Montréal, en réponse à l’annonce du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, jeudi.

Santé Canada a approuvé le Myfegymiso en juillet 2015, mais le distributeur, Celopharma, n’a pas mis le produit sur le marché au Canada avant janvier 2017. Dès lors, le Collège des médecins et l’Ordre des pharmaciens ont négocié avec Santé Canada pour que le ministère assouplisse les conditions d’ordonnance, jugées contraires à l’éthique.

« Parmi les conditions d’ordonnance qui étaient imposées par Santé Canada, il y avait des conditions qui étaient illégales au Québec, explique le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins. Le mandat de Santé Canada, c’est de faire la régulation des produits et non pas des pratiques professionnelles. On a rappelé avec beaucoup de respect à Santé Canada de se mêler de ses affaires. »

Formation commanditée

 

Ainsi, selon le Dr Robert, l’organisme fédéral imposait aux médecins et aux pharmaciens de suivre « une formation commanditée par l’industrie » pour avoir le droit de prescrire le médicament.

Santé Canada exigeait également que le formulaire de consentement, signé par la patiente et le médecin, soit retourné à la compagnie. « Ils auraient donc pu constituer des listes de prescripteurs et de patientes, ce qui va à l’encontre du code de déontologie », dénonce le Dr Robert.

Enfin, il y avait également une obligation de donner à la patiente une liste de ressources en cas de problème à la suite de la prise du médicament. « Ils demandaient aux médecins de donner comme source d’information et de services potentiels la compagnie elle-même, s’indigne le Dr Robert. Là, on avait un gros problème. Je ne dis pas que ce sont de mauvaises personnes, je fais juste dire qu’ils ont de très bons avocats et qu’ils ne veulent pas être poursuivis. »

Toutes ces contraintes ont été levées au cours des dernières semaines après des mois de négociations avec Santé Canada, affirme le Dr Robert. « Ça explique en partie la raison pour laquelle on est en retard, c’est à cause des grosses bottes de Santé Canada. »

L’organisme fédéral n’a pas été en mesure de répondre aux questions du Devoir jeudi, mais l’Ordre des pharmaciens et le cabinet du ministre de la Santé à Québec confirment qu’il y a eu des pourparlers avec Santé Canada pour que l’organisme respecte les compétences des ordres professionnels du Québec.

« Chez nous, ce ne sont pas les compagnies pharmaceutiques qui disent aux professionnels comment travailler. On travaille pour les patients, pas pour protéger la compagnie », affirme Bertrand Bolduc, président de l’Ordre des pharmaciens.

Québec ayant tranché sur la gratuité du produit – chose attendue puisqu’un jugement de la Cour supérieure du Québec a statué en 2006 que l’avortement devait être accessible gratuitement –, il reste à approuver les guides de pratiques pour les professionnels.

Le Collège des médecins et l’Ordre des pharmaciens y travaillent activement. Une nouvelle rencontre est prévue mardi pour déterminer les modalités de distribution, à savoir si cela se fera en clinique ou en pharmacie.

« On travaille ensemble sur les lignes directrices, un peu comme on l’a fait pour l’aide à mourir. Ça va se faire d’ici l’automne, comme l’a demandé Québec », assure M. Bolduc.

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