Vers une première politique alimentaire

Divers aspects des systèmes d’approvisionnement, de production et de salubrité des aliments seront au cœur de la consultation lancée par Agriculture et Agroalimentaire Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Divers aspects des systèmes d’approvisionnement, de production et de salubrité des aliments seront au cœur de la consultation lancée par Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Les attentes sont énormes alors qu’Ottawa s’apprête à accoucher d’une première politique alimentaire. Plusieurs espèrent que le gouvernement fédéral visera bien plus loin que ce qui atterrit sur les tables et osera revoir en profondeur les façons de faire, de la terre à l’assiette.

La pomme du Québec est disponible à l’année. Pourtant, on importe ici 18 fois plus de ces fruits venus du Chili ou d’autres pays situés aux antipodes que ce qu’on exporte. La juteuse pomme chilienne aura ainsi parcouru 10 000 kilomètres avant d’être croquée au Québec, alors que tomates et laitues de la Floride traversent 2400 kilomètres pour se glisser dans les clubs sandwichs des casse-croûte.

Ces incongruités et bien d’autres aspects des systèmes d’approvisionnement, de production et de salubrité des aliments qui sustentent les estomacs canadiens seront au coeur du coup de sonde que vient de lancer Agriculture et Agroalimentaire Canada pour élaborer la première politique alimentaire du pays.

Fin mai, le ministre Lawrence MacAuley a affirmé que la politique viserait à « offrir une plus grande quantité d’aliments canadiens abordables, salubres et sains aux consommateurs tout en protégeant l’environnement ».

Cela dit, plusieurs se demandent si cette très attendue politique s’attaquera à l’ensemble des enjeux soulevés par la production alimentaire. Notamment à plusieurs des modèles agricoles actuels, non seulement irréconciliables avec les objectifs de développement durable et de protection de l’environnement, mais aussi avec certains objectifs de santé publique.

La santé en jeu

Pour Émile Frison, président de l’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food), le Canada devrait viser plus qu’une simple politique agricole mise à jour, tournée sur une « meilleure production ». À son avis, il est urgent de favoriser des modèles agricoles durables pour stopper l’escalade de certains problèmes de santé.

« La transformation des systèmes alimentaires s’impose non seulement pour protéger les écosystèmes, mais aussi pour mieux se nourrir et lutter contre les problèmes de santé du 3e millénaire, notamment l’obésité et le diabète », ajoute cet expert.

Plusieurs modèles agricoles industriels de monoculture, basés sur le rendement à tous crins et l’usage massif de pesticides et d’engrais, ont généré et continuent de générer plusieurs problèmes de santé publique, estime-t-il. « Il faut se libérer du modèle de “production par hectare” qui est le seul échelon en agriculture et regarder les nutriments. Car c’est cela qui nourrit les gens. Il y a encore beaucoup trop peu d’attention portée à la qualité des aliments. On ne met l’accent que sur la salubrité », défend cet expert.

Des aliments dénaturés

Plus de 700 plantes sont cultivées dans le monde, mais trois seulement, le blé (notamment au Canada), le riz et le maïs, fournissent la moitié de l’apport calorique mondial d’origine végétale, dit-il. Pour répondre aux exigences de l’industrie alimentaire (notamment des fabricants de pain commercial), le blé développé depuis 50 ans est dix fois plus riche en gluten. Il a en retour perdu en nutriments et provoqué une explosion d’intolérances au gluten.

« La plupart des politiques favorisent des cultures riches en calories, mais qui mènent parfois à une perte nutritionnelle. Il faut revoir ce qu’on entend par “productivité”. Produire plus de calories ne veut pas nécessairement dire plus de nutriments », déplore Émile Frison.

Selon ce dernier, 400 scientifiques ont comparé de petites fermes à des fermes industrielles et constaté que les plus petites produisent plus de nutriments, alors que les immenses superficies favorisent essentiellement des aliments riches en glucides et en gras, à l’origine de plusieurs des nouveaux maux du XXIe siècle.

Cultiver les problèmes

Benoît Girouard, président de l’Union paysanne, juge impératif que la politique alimentaire s’attaque aux enjeux de santé publique posés par l’usage des pesticides, des OGM, du sucre et des gras trans. « L’agriculture est une compétence provinciale, mais Ottawa a la main haute sur ce qui touche ces éléments », dit-il. La marche sera haute puisque les élus fédéraux viennent de rejeter du revers de la main un projet de loi néodémocrate visant à introduire l’étiquetage obligatoire des aliments contenant des OGM.

Même si une personne sur quatre est obèse au Canada, la grande industrie alimentaire canadienne est récemment montée au front pour s’opposer à une politique visant à clarifier l’étiquetage des sucres, des gras trans et du sel dans les produits transformés et ultratransformés, sous prétexte que ceux-ci contiennent aussi des aliments sains.

D’autres modèles

Plusieurs estiment impossible d’améliorer la qualité des aliments et de favoriser la biodiversité sans changer les politiques actuelles de subventions. « Le Canada n’a pas de politique pour soutenir une agriculture durable », déplore Geneviève Grossenbacher, chargée de programmes chez USC Canada et exploitante de La petite ferme, une exploitation certifiée écologique. « Le fait de ne pas utiliser de pesticides prive même des producteurs de l’accès à certaines subventions ! »

Même si le nombre de producteurs certifiés bio a triplé depuis 2006 au Canada, atteignant 5065 producteurs, l’agriculture écologique demeure marginalisée par le système, dit-elle.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La diversité permet de passer à travers des périodes de crise [...]. Les producteurs qui ne plantent qu’une seule espèce sont très vulnérables. Ceux qui font du maïs affichent deux mois de retard dans ma région», affirme Geneviève Grossenbacher, agricultrice de l’Outaouais.

Une ferme biologique peut générer des profits nets de 50 000 $ par année par acre, contre 150 $ et 350 $ par acre pour le maïs, très coûteux en semence et en pesticides. Or les petits producteurs diversifiés ont toujours peu accès aux programmes de subventions ou d’assurances, ce qui décourage la transition vers des modes d’agriculture plus sains et plus durables.

« Pourtant, la diversité permet de passer à travers des périodes de crise, comme celle des récentes inondations. Les producteurs qui ne plantent qu’une seule espèce sont très vulnérables. Ceux qui font du maïs affichent deux mois de retard dans ma région », affirme cette agricultrice de l’Outaouais, où certains champs sont encore inondés.

Mal de terre

Toute politique alimentaire doit aussi prendre à bras-le-corps les effets néfastes de certains modèles agricoles sur l’environnement, estime Émile Frison. Les systèmes alimentaires sont responsables de 19 à 29 % des émissions de GES d’origine humaine et consomment 70 % de l’eau douce utilisée sur la planète.

« Les modèles industriels sont souvent à l’origine de la destruction d’habitats, de l’appauvrissement des terres et de la perte de biodiversité essentielle pour que les systèmes soient résilients au réchauffement du climat », insiste Émile Frison.

Un discours auquel adhère totalement l’Union paysanne. « Il va falloir être conséquents avec notre engagement envers l’Accord de Paris, affirme Benoît Girouard. Le système agroalimentaire est au coeur [du problème] des émissions de GES. »

Quant à l’Union des producteurs agricoles (UPA), elle croit aussi que le fédéral peut faire plus pour soutenir une agriculture plus écologique, en favorisant la transition. « Nous espérons notamment que les coûts associés à la certification biologique soient assumés en partie par l’État », avance le président de l’UPA, Marcel Groleau.

Quant à la réglementation des engrais et des pesticides, M. Groleau juge que « la politique ne devra pas qu’ajouter de nouvelles exigences pour les producteurs, mais aussi servir à mieux informer le public sur la réalité des pesticides ». L’UPA estime que les produits du Québec sont déjà très sains et comportent moins de pesticides que ceux d’autres pays où les normes sont moins sévères.

Bref, le menu s’annonce chargé pour réconcilier toutes ces attentes avec les intentions fédérales. Peu de pays ont déjà adopté des politiques alimentaires vraiment développées, selon le directeur de l’IPES. « La France a fait un premier pas en adoptant une politique promouvant l’agroécologie, mais l’industrie est très hostile à ce mouvement. »

Chose certaine, le secrétaire parlementaire du ministre de l’Agriculture, Jean-Claude Poissant, affirme que, même si son gouvernement a déjà fait son nid sur certains enjeux — comme l’étiquetage non obligatoire des OGM —, il revient au public de se faire entendre pour guider le gouvernement dans sa politique. « On va parler de la protection des terres, de l’eau et du sol, dit-il, mais il est trop tôt pour dire si cela sera suivi de nouvelles réglementations. On va d’abord laisser les Canadiens s’exprimer, notamment les consommateurs. »

Après des consultations en ligne qui se poursuivront jusqu’au 27 juillet, Ottawa tiendra des consultations dans chacune des circonscriptions du pays afin de pouvoir présenter une première politique alimentaire au printemps 2018. À suivre.