En Ukraine, un docteur pionnier de la conception des bébés «à trois parents»

L'embryologue Viktor Nagornyi travaillant dans un laboratoire de la clinique de fertilité privée Nadiya, basée à Kiev, en Ukraine.
Photo: Genya Savilov Agence France-Presse L'embryologue Viktor Nagornyi travaillant dans un laboratoire de la clinique de fertilité privée Nadiya, basée à Kiev, en Ukraine.

Quinze ans durant, elle a cherché à avoir un enfant. Mais devant l’échec, cette Ukrainienne de 34 ans a fait appel à une technique novatrice mais controversée : un bébé « à trois parents ».

Cette femme, qui souhaite rester anonyme, a donné naissance en janvier à un petit garçon en bonne santé, dans la clinique « Nadiya » (Espoir).

Le directeur de la clinique, le docteur de 60 ans Valéri Zoukine, est le premier médecin à utiliser une méthode, jusque-là réservée au traitement de graves maladies génétiques, pour aider des couples infertiles.

Après avoir réalisé la fécondation de l’ovocyte de la femme avec les spermatozoïdes de son partenaire, le médecin a prélevé le noyau de cet ovocyte pour le transférer dans l’ovocyte d’une donneuse, dont le propre noyau a été retiré.

L’ovocyte est ainsi composé presque entièrement du matériel génétique du couple et d’environ 0,15 % de l’ADN de la donneuse : l’enfant a « trois parents », selon M. Zoukine.

Sans cette méthode, nous serions incapables d’aider des patients à avoir des enfants héritant de leurs gènes

Quelque deux millions de femmes à travers le monde recourent chaque année à la fécondation in vitro (FIV) pour tomber enceinte. La méthode pratiquée par M. Zoukine s’adresse à un petit nombre de femmes dont les embryons souffrent d’un dysfonctionnement ralentissant leur développement ou s’autodétruisant.

Photo: Genya Savilov Agence France-Presse Le docteur Valéri Zoukine, un des directeurs de la clinique de fertilité privée Nadiya, basée à Kiev

« Moralement inacceptable »

Au-delà de l’avancée scientifique que présente la méthode de M. Zoukine, son application provoque une vive controverse, notamment au sein de l’Église orthodoxe ukrainienne.

« Un enfant ne peut avoir que deux parents et la présence d’une troisième personne — et surtout l’ADN d’une troisième personne — est moralement inacceptable », explique le père Feodossi. « Cela viole la sainteté du mariage entre une femme et un homme », estime-t-il.

D’autres religions s’opposent également à cette technique d’insémination : l’Église catholique romaine parce que la procédure implique la destruction d’embryons et l’Église anglicane parce que les préoccupations éthiques n’ont pas été suffisamment étudiées.

La communauté scientifique elle-même s’interroge et appelle à ne pas tirer de conclusions prématurées sur le succès de cette méthode.

« Nous ne pouvons pas encore parler d’une large utilisation » de cette méthode, souligne Laryssa Toumanova, professeur à l’Institut de pédiatrie, d’obstétrique et de gynécologie à Kiev.

« D’abord, il faut surveiller la santé des nouveau-nés jusqu’à ce qu’ils aient au moins trois ans », dit-elle à l’AFP, alors que le premier bébé « à trois ADN » est né l’année dernière au Mexique, d’une technique un peu différente pour la fécondation de l’ovocyte.

Photo: Genya Savilov Agence France-Presse Le père Feodossi de l'Église orthodoxe d'Ukraine

D’autres experts estiment que ces techniques doivent être réservées aux couples risquant de transférer de graves maladies génétiques à leurs enfants.

Espoir

Mais Valéri Zoukine défend fermement son droit d’aider ces femmes souhaitant devenir mères malgré leur infertilité. Certaines, pleines d’espoir, sont prêtes à payer jusqu’à 12 000 euros pour bénéficier de cette méthode.

Nous avons des patientes venant de Pologne, des Pays-Bas, de Danemark, de France, d’Israël, de Portugal et de Brésil

Selon lui, entre 10 000 et 20 000 femmes pourraient chaque année être candidates pour une telle technique de fécondation. Face à cette forte demande, le docteur cherche à conclure un partenariat avec un institut étranger, afin de perfectionner cette méthode.

La clinique Nadiya coopère actuellement avec l’Université de Shanghai en Chine dans le but de déterminer les causes génétiques d’anormalités dans le développement des embryons à un stade précoce.

« J’espère que, grâce à nos efforts communs, nous pourrons mieux cibler ceux que cette méthode aidera », souligne Valéri Zoukine.