Le réseau requiert une meilleure utilisation des ressources humaines

Réginald Harvey Collaboration spéciale
La présidente de l’APTS, Carolle Dubé, croit qu’il faut par la même occasion revoir le mode de rémunération des médecins. «Ce poste budgétaire est un gouffre sans fond. On leur donne de plus en plus d’argent, et rien ne s’améliore dans notre système.»
Photo: iStock La présidente de l’APTS, Carolle Dubé, croit qu’il faut par la même occasion revoir le mode de rémunération des médecins. «Ce poste budgétaire est un gouffre sans fond. On leur donne de plus en plus d’argent, et rien ne s’améliore dans notre système.»

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L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) en arrive à un constat préoccupant : nombre de ses membres souffrent de détresse psychologique. Le syndicat impute cet état de fait aux récentes réformes qui ont entraîné une centralisation majeure des ressources en santé et recommande d’utiliser à leur juste valeur des équipes de travail multidisciplinaires pour rendre le réseau plus efficace et viable.

Des chercheurs de l’Université Laval ont sondé les membres de l’APTS en Gaspésie et en sont arrivés à cet inquiétant constat : plus de la moitié des techniciens et professionnels en santé de cette région souffrent d’une détresse élevée pouvant conduire à de l’anxiété et à la dépression.

L’APTS attribue cette situation à la somme des réformes appliquées au cours des dernières années et donc à la déstabilisation constante du réseau. Selon Carolle Dubé, présidente de l’APTS, ces réformes compliquent largement la vie des travailleurs de la santé dans l’accomplissement du travail pour lequel ils ont été formés, en plus de devoir assumer une offre de service qui s’accroît constamment. « Quand on donne toutes sortes de directives qui n’ont aucun sens dans [l’organisation] du travail de nos gens, dit-elle, c’est certain que celles-ci viennent affecter leur santé mentale. »

Et ces dernières semaines, ils doivent en plus faire face aux besoins imprévus qu’engendre une catastrophe comme celle des inondations, qui ont certes un impact sur la santé des populations visées. Carolle Dubé se montre sceptique quant à la capacité du personnel en santé de répondre adéquatement aux besoins des personnes touchées par les inondations, tout en assumant leurs obligations quotidiennes, faute de ressources. Elle soutient qu’ils se verront dans l’obligation de prioriser les services à offrir aux victimes des inondations, « pendant que des services à domicile et à des personnes âgées ne pourront être donnés ».

Une centralisation improductive

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), Régine Laurent, s’inquiétait, il y a peu de temps, du fait que les médecins pourraient embaucher eux-mêmes leur personnel dans les futures supercliniques. Même son de cloche à l’APTS, qui se dit préoccupée par la concentration accrue des pouvoirs dans le réseau. « On a l’impression de revenir 30 ans en arrière, alors que tous les soins étaient assumés par les médecins », déplore Mme Dubé.

Depuis ce temps, le système de santé a évolué de façon à assurer une complémentarité accrue des professions et une meilleure utilisation des ressources humaines disponibles. En ce sens, selon Carolle Dubé, Québec avait mis en place le meilleur système pour répondre de façon globale aux besoins en santé de la population : celui des CLSC. La présidente de l’APTS s’inquiète aujourd’hui du risque de voir disparaître les CLSC au profit des Groupes de médecine familiale (GMF) : « Si la tendance se maintient, on pense que c’est ce qui va arriver. »

Elle considère qu’il s’agirait d’une grande perte pour le Québec parce que les CLSC offrent des services multidisciplinaires de proximité sans qu’il soit nécessaire de recourir à un médecin. De plus, elle estime qu’il sera difficile de les remplacer par des GMF sur l’ensemble du territoire : « Avec l’implantation de supercliniques, on s’en va exactement vers le contraire des services de proximité que les gens recherchent de plus en plus. »

Avec l’implantation de supercliniques, on s’en va exactement vers le contraire des services de proximité que les gens recherchent de plus en plus

Trop peu trop tard

Le ministre des Finances, Carlos Leitão, déposait à la fin du mois de mars un budget préconisant une hausse de 4,3 % du budget en santé. Pour Carolle Dubé, cet argent frais ne sera pas suffisant pour réparer les dommages causés par le régime minceur imposé au cours des dernières années. « Des milliards de dollars ont été coupés. Ils ont saigné le réseau à blanc de telle sorte que, même s’ils ajoutent de l’argent, ce sera impossible de ramener les services au niveau où ils étaient il y a trois ou quatre ans », soutient-elle, dénonçant du même souffle la présente campagne de publicités gouvernementales qui affirment le contraire « dans un contexte préélectoral ».

Et malgré les promesses du gouvernement en place, « rien ne se concrétise », selon la présidente de l’APTS, qui précise que les urgences sont toujours débordées, que de nombreuses personnes n’ont toujours pas de médecin de famille, que les soins à domicile et ceux pour les personnes âgées stagnent faute d’investissements, et que la santé mentale demeure un parent pauvre du système. « Les urgences, ça passe aux nouvelles, note Carolle Dubé. Mais les individus qui se désorganisent, qu’on retrouve dans la rue ou dans les prisons, ne sont pas au menu des politiciens. On ne s’occupe pas de ce monde-là. »

Un appel à la multidisciplinarité

L’APTS prône l’adoption d’une vision globale dans la recherche d’une amélioration de l’offre en matière de soins de santé. Pour en arriver là, un coup de barre s’impose, selon Carolle Dubé, qui consiste à investir en prévention et dans les soins à domicile. La présidente croit qu’il faut par la même occasion revoir le mode de rémunération des médecins. Elle insiste : « Ce poste budgétaire est un gouffre sans fond. On leur donne de plus en plus d’argent, et rien ne s’améliore dans notre système. »

Pour Carolle Dubé, il sera difficile d’en arriver à une révision en profondeur du réseau tant et aussi longtemps que prévaudra le modèle curatif « et qu’on continuera à garnir les cliniques, comme on le fait actuellement », et donc de poursuivre le glissement vers la privatisation.

Elle recommande plutôt une utilisation maximale des professionnels qui ont fait de longues études et qui détiennent des diplômes universitaires : selon la présidente de l’APTS, on pourrait mettre grandement en valeur leurs compétences pour désengorger les urgences et donner un accès plus rapide à des médecins et à des services en général. « On aura besoin d’un ministre qui sera très courageux pour poser des gestes en ce sens », soutient-elle.