L’innovation au plus près du patient

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le Lokomat, un appareil robotisé de rééducation de la marche destiné aux enfants atteints de troubles moteurs au Centre de réadaptation Marie-Enfant du CHU Sainte-Justine.
Photo: Caroline Perron photographies Le Lokomat, un appareil robotisé de rééducation de la marche destiné aux enfants atteints de troubles moteurs au Centre de réadaptation Marie-Enfant du CHU Sainte-Justine.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’institut TransMedTech s’est donné deux grands objectifs : développer des technologies médicales de prochaine génération destinées au diagnostic, au pronostic, aux interventions et à la réadaptation ; et faire en sorte d’accélérer les processus de développement, de transfert et d’utilisation par les usagers.

Lancé en avril dernier, l’institut TransMedTech va concentrer ses efforts de recherche sur trois types de maladies ; les cancers, les maladies cardio-vasculaires et les maladies musculo-squelettiques. Il reçoit un financement fédéral de 35,6 millions de dollars et une participation de ses partenaires de l’ordre de 60 millions. Son directeur exécutif et scientifique, le professeur Carl-Éric Aubin, codirecteur du Groupe de recherche en sciences et technologies biomédicales (GRSTB), titulaire d’une chaire du Canada en génie orthopédique et chercheur au CHU Sainte-Justine, n’est pas peu fier : « Depuis la cérémonie de lancement, les choses s’accélèrent et de plus en plus de gens s’y intéressent. »

Accélérer le processus

« Aujourd’hui, on est forts en recherche de pointe, mais la recherche n’a de valeur que si elle est à terme transférée dans une utilisation par la société », explique le professeur. Dans le domaine de la technologie médicale, les enjeux sont importants : il faut d’abord valider les technologies et il est impératif qu’elles correspondent aux besoins des utilisateurs du système de santé. Pour qu’un produit soit accepté, il doit d’abord être homologué, « c’est un processus qui est très long et très coûteux. Pour une entreprise. Entre l’idée et sa concrétisation, il peut s’écouler entre cinq et dix ans », ajoute-t-il.

Photo: Caroline Perron photographies Le directeur exécutif et scientifique de l’institut TransMedTech, le professeur Carl-Éric Aubin, aux côtés de Vincent Dumez, codirecteur de la Direction collaboration et partenariat patient, à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal

De plus, après toutes ces étapes, rien ne dit que le produit pourra être utilisé dans notre système de santé. Dans toutes les provinces, c’est la même procédure : une agence va évaluer le coût-bénéfice, la valeur et l’efficacité d’un produit. Ensuite, elle fera des recommandations et c’est seulement à ce moment-là que le produit fera son apparition dans le système. « Ce qu’on veut faire, c’est raccourcir le cycle en diminuant les obstacles entre le développement et l’implémentation finale », lance le directeur. Pour y arriver, il faut changer les façons de faire. Plutôt que l’agence n’entre en jeu qu’en bout de piste pour évaluer un produit, il faudra tenter de l’impliquer plus tôt dans le processus en utilisant une grille d’évaluation qui permettra de valider si le produit remplit déjà certains critères de performance. « À ce moment-là, on pourra modifier le projet et l’améliorer et, ainsi, on évitera de se rendre jusqu’à la fin du processus et de devoir revenir à la case départ. »

D’autre part, toute l’équipe de l’institut TransMedTech est là pour accompagner la démarche. Aujourd’hui, un professeur est un maître d’oeuvre qui fait tout ; la recherche proprement dite, les demandes de fonds, les publications, la découverte de partenaires, le marketing…

Le laboratoire vivant

Une des caractéristiques propres à l’institut est son laboratoire vivant, où évoluent les spécialistes de différentes disciplines, ainsi que les patients et les utilisateurs de ces nouvelles technologies. « Dans le cahier des charges, on prend en compte leurs besoins, on les inclut un peu plus tôt et, à la fin, c’est beaucoup plus pertinent », affirme Carl-Éric Aubin.

« C’est toujours très frustrant pour les patients d’avoir à attendre longtemps pour la mise en marché d’une nouvelle technologie. Je suis convaincu qu’il y a de bonnes idées qui se perdent dans le processus », lance Vincent Dumez, codirecteur de la Direction collaboration et partenariat patient, à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal — et lui-même atteint de trois maladies chroniques. Impliquer les patients dès le commencement d’un processus, c’est aussi ce qui se fait en recherche depuis quelque temps. Mais ici, on expérimente l’implication dans toutes les étapes de la procédure. Les patients qui sont là en amont amènent la capacité de cerner le besoin et d’établir la priorité. Ensuite, dans le cours du développement, ils contribuent à la co-construction de la solution en aidant à sa pertinence applicative. « Il y a toutes ces dimensions à la fois: l’adaptation de la solution et ensuite la réflexion de son déploiement », ajoute Vincent Dumez.

Ce laboratoire est la preuve que le patient est dès maintenant considéré comme un partenaire. Psychologiquement et émotivement, c’est important pour lui : « C’est majeur parce qu’on reconnaît qu’il a une forme de savoir qui a une valeur ajoutée. D’une certaine façon, on reconnaît aussi sa capacité à prendre soin de lui-même et à être actif dans son processus de soins », déclare Vincent Dumez.

Pour les équipes de développeurs et de soignants, la proximité du patient est aussi très importante : « Voir le patient s’impliquer et côtoyer les gens à qui est destinée la technologie, c’est très stimulant », ajoute Carl-Éric Aubin.

Des études menées auprès de patients impliqués dans des laboratoires vivants ou encore dans des équipes interdisciplinaires constatent que ces expériences poussent à la cohérence. « À partir du moment où le sujet est dans la pièce, ça aide à rompre un certain nombre de silos et ça pousse à la collaboration de façon importante », affirme Vincent Dumez.

Mettre en place une telle expérience représente des enjeux importants, « si de nombreux exemples démontrent l’efficacité d’un tel système, ce n’est pas encore une tradition solide. C’est un peu notre défi de propager le modèle et de l’améliorer pour faire en sorte qu’il puisse apporter des innovations pertinentes pour la société », soutient le directeur.

« Montréal offre un environnement propre à notre culture québécoise de collaboration et nos patients y participent largement », lance le professeur. Vincent Dumez prend la balle au bond et ajoute : « Ce n’est pas un hasard si la démarche du patient partenaire s’est principalement développée au Québec. Ici, le terrain de jeu est beaucoup plus ouvert. »