De réforme en réforme: répercussions sur le terrain

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Carole Potvin, préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD public, déplore que les compressions se soient traduites par une augmentation du roulement du personnel.
Photo: iStock Carole Potvin, préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD public, déplore que les compressions se soient traduites par une augmentation du roulement du personnel.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis l’élection du gouvernement libéral de Philippe Couillard, en 2014, le réseau québécois de la santé a subi d’importantes transformations à la suite d’un resserrement financier et d’une refonte administrative. Si les répercussions de ces deux mesures sur les gestionnaires, les médecins et les infirmières ont été largement médiatisées, elles ont aussi grandement touché l’ensemble des travailleurs du réseau de la santé, des coulisses à la première ligne.

Compressions financières

D’entrée de jeu, la recherche de l’équilibre budgétaire a forcé le gouvernement Couillard à freiner considérablement l’augmentation des dépenses en santé. Certains parlent même de compressions. Quels sont les effets de cette mesure sur les travailleurs ?

Pour Isabelle Trépanier, inhalothérapeute au CHU de Québec et membre de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), les restrictions budgétaires ont eu un effet direct sur son travail. « D’abord, on a changé le matériel avec lequel nous avons l’habitude de travailler, ce qui nous a obligés à changer aussi notre façon de travailler, indique-t-elle. Ensuite, on remplace moins les absences au travail qu’on le faisait avant. Alors les inhalothérapeutes qui ce jour-là sont au travail voient leur charge de travail augmenter, et parfois doivent aller plus vite en donnant un soin au patient. »

Sonia Mancier, infirmière auxiliaire dans un CHSLD privé et conventionné et elle aussi membre de la FIQ, constate que ce sont les infirmières auxiliaires qui ont le plus souffert des compressions. « Il manque beaucoup d’infirmières auxiliaires dans le réseau, quoique dans mon secteur, la longue durée, c’est mieux qu’à l’hôpital, précise-t-elle. C’est comme si les gestionnaires ne comprenaient pas le rôle de l’infirmière auxiliaire, qui se situe entre l’infirmière et le préposé aux bénéficiaires. » L’infirmière auxiliaire est autorisée à effectuer toutes les tâches que peut faire l’infirmière, sauf l’évaluation, qui est un acte réservé aux infirmières. « Comme le volume de tâches demeure le même, la pénurie d’infirmières auxiliaires fait en sorte que ces dernières voient leur ratio de patients augmenter, et par conséquent leur charge de travail, ou ce sont les infirmières qui doivent accomplir elles-mêmes les tâches qui auparavant étaient déléguées aux infirmières auxiliaires », signale Sonia Mancier.

Pour sa part, Carole Potvin, préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD public et membre de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), déplore que les compresssions se sont traduites par une augmentation du roulement du personnel. À son avis, cette réalité est particulièrement évidente dans le cas des préposés aux bénéficiaires, pour des raisons qui sont différentes mais qui produisent le même effet. « D’abord, on a des préposés qui n’arrivent pas à trouver assez de jours de travail pour en tirer un salaire. Si la situation dure trop longtemps, ils se découragent et démissionnent, note-t-elle. À l’opposé, il y a des préposés à qui l’on demande constamment de faire des heures supplémentaires. À la longue, ils deviennent fatigués de ce régime et partent aussi. Dans ces conditions, il est très difficile d’assurer une certaine stabilité du personnel, ce qui finit par compliquer la vie pour tout le monde. »

Et le moral des troupes ? « Quand tu sais que tu vas être dans le jus toute la journée, que tu devras sauter tes pauses, avoue Isabelle Trépanier, disons que ça te tente moins de rentrer au travail. »

 

Réorganisation du réseau

Sous la houlette du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, le réseau a été restructuré avec l’adoption de la loi 10, qui abolissait les Agences régionales de la santé et fusionnait les CSSS afin de créer de nouvelles entités administratives que sont aujourd’hui les CISSS et CIUSSS. Cette réorganisation a sans contredit touché les travailleurs sur terrain.

Carole Potvin, dont le CHSLD a été fusionné à un CISSS, croit que cette réorganisation va contribuer à augmenter l’instabilité dans le réseau. D’autant plus, indique-t-elle, qu’avec la création des CISSS et des CIUSSS, tout le personnel à temps partiel inscrit sur la liste de rappel doit maintenant être disponible pour travailler dans n’importe quelle installation du CISSS ou CIUSSS. « Un jour à l’hôpital, l’autre au CHSLD, le lendemain en CLSC... On va travailler partout sans nécessairement connaître ni nos collègues de travail ni les habitudes de travail propres à une installation, précise-t-elle. Ça va certainement nuire à la stabilité, et c’est particulièrement choquant en CHSLD, parce que les personnes âgées ont besoin d’un personnel stable. »

Lionette Joseph, technicienne à la paie au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, et membre de la FTQ, avance que cette restructuration s’est faite trop rapidement. « Maintenant, tout le monde est mêlé. Les travailleurs et les travailleuses ne savent plus à qui parler lorsqu’ils ont un problème. Alors ils appellent au service à la paie, dit-elle. Je passe presque autant de temps à répondre au téléphone et à aider à démêler les personnes que j’en passe à travailler à la paie. Et je ne suis pas la seule. Les gens en relations humaines vivent la même situation. Cette réorganisation a causé beaucoup de confusion. » Sans compter que le lien d’appartenance entre un employé et son établissement a été rompu. « Avant, je travaillais pour un centre de soins prolongés et j’étais la seule employée au service de la paie, poursuit Lionette Joseph, mais aujourd’hui, je travaille pour le CIUSSS, donc pour tous les employés du CIUSSS, et le lien d’appartenance est beaucoup plus diffus. »

Carole Potvin craint que cette réorganisation administrative donne lieu à des ratés. « Quand tu fusionnes une petite ville avec une plus grosse pour en faire une encore plus grosse, les problèmes de la petite ville ne disparaissent pas par magie, soutient-elle. Par contre, il se peut que tu les voies moins bien. Une trop grosse structure fait en sorte que certains problèmes passeront peut-être tout simplement sous le radar. Mais ils ne seront pas réglés pour autant. »

Cette réorganisation a aussi amené des décisions qui, si elles apparaissent logiques sur papier, le sont moins dans la réalité. « Avant, le CHSLD où je travaille avait son propre cuisinier, mais depuis la fusion, la nourriture nous arrive de la cuisine de l’hôpital, raconte Carole Potvin. Mais de la nourriture pour un patient hospitalisé ne peut pas être la même que pour une personne qui réside dans un CHSLD, encore moins si cette personne est âgée. Je le vois avec les personnes dont je m’occupe, elles mangent beaucoup moins, au point où je me sens obligée d’acheter et de leur donner des fruits. »

Argent frais

Ayant retrouvé l’équilibre budgétaire et même affiché cette année un surplus, le gouvernement Couillard a promis de réinvestir dans le réseau de la santé. « Si ça ressemble aux 65 millions de dollars que le ministre Barrette a rajoutés pour les services de longue durée, on peut craindre le pire, souligne Sonia Mancier, car cette somme n’a rien changé aux difficultés que nous vivons quotidiennement. » Lionette Joseph partage ce point de vue. « De l’argent frais, ça peut aider. À condition que cet argent se rende au bon endroit, dit-elle. Ce qui doit être fait avec ce nouvel argent, c’est de créer de nouveaux postes. »

Une création de nouveaux postes ardemment souhaitée aussi par Sonia Mancier, qui souligne que le manque de personnel est tel qu’elle et ses collègues doivent maintenant focntionner dans un inquiétant contexte de manque de temps. « Je vois un patient le matin, je prends ses signes vitaux et je lui donne ses médicaments. Je le vois à nouveau plus tard, je lui redonne des médicaments, et ainsi de suite tout le long de mon quart de travail. On n’a plus le temps de s’asseoir et de parler aux patients, déplore-t-elle. On est rendu à gérer les patients comme on gère des dossiers. C’est décourageant. Où est le côté humain des soins de santé dans cette façon de fonctionner ? Veut-on l’évacuer ? C’est ce qui risque de se passer si cet argent frais n’est pas investi dans la création de nouveaux postes. »