Voir Rome et mourir (partie 2)

La petite maison bleue de Dignitas
Photo: Sebastian Derungs Agence France-Presse La petite maison bleue de Dignitas

C’était il y a six mois. La carapace de Monique a commencé à se fissurer, une brèche s’est ouverte. La petite lettre reçue de Suisse 10 ans plus tôt, approuvant sa demande d’euthanasie, est revenue la hanter. Depuis 2005, elle l’avait sagement enfouie dans un tiroir, dans un recoin de sa mémoire, comme une assurance contre l’insupportable. Tout ce temps, elle savait qu’il y avait un quai quelque part, une bouée à laquelle s’accrocher. Au cas où elle craquerait.

La battante n’est pas partie à l’abattoir, elle est partie mordre dans la vie, la tête haute. À sa famille, à sa mère, elle a dit qu’elle partait faire un fabuleux voyage, en Italie et en Suisse, et, tant qu’à y être, qu’elle ferait une croisière dans les îles grecques. C’était vrai. Ce serait un voyage mémorable au bout de la vie, jusqu’à la fin.

Il a fallu plusieurs mois pour ficeler ce projet fou avec Mathilde, sa complice de toujours, pour régler tous les papiers, passer des évaluations psychologiques, prévoir des vols d’avion en fauteuil « couché », des hôtels à moins de 500 mètres des lieux à visiter. Pour que Monique tienne le coup, les deux amies ont déployé une logistique quasi militaire.

Puis, un matin, elles sont parties avec leurs valises, leur itinéraire prévu dans le moindre détail. Quand les deux copines sont arrivées en classe affaires avec le fauteuil roulant, le personnel, hébété, ne savait que faire de cette voyageuse hors norme.

« Le pilote a d’abord refusé de nous accommoder. Puis il a défait des bancs pour permettre à Monique d’être en position allongée, à condition qu’elle promette de s’asseoir au décollage et à l’atterrissage », se rappelle Mathilde.

En Italie, la situation s’est corsée. Son fauteuil n’entrait pas dans la plupart des transports collectifs ni dans les restaurants. Le voyage s’est transformé en épopée. Tant pis. Un chauffeur privé les mena de surprises en découvertes, du Colisée à la fontaine de Trevi, en passant par Saint-Pierre de Rome.

  

Un frisquet matin de janvier, le soleil lèche la façade de Saint-Pierre de Rome. Monique, qui refuse toujours de se faire prendre en photo, accepte de poser, en pensant au souvenir que Mathilde pourra rapporter à sa mère, une grande croyante. Amoureuse de sculpture et de peinture, elle veut à tout prix voir la chapelle Sixtine. Le parcours pour parvenir à cette merveille papale, prise d’assaut par une foule compacte et pressée, se transforme en expédition.

«On comptait les pas pour se rendre », dit Mathilde. Contournée par des hordes de touristes de tout acabit, Monique est restée là, sous la voûte, allongée une bonne demi-heure dans son fauteuil, les yeux rivés sur les fresques de Michel-Ange.

« Elle se sentait comme un ange. Elle était pourtant agnostique. Elle m’a dit en riant : “ Si un miracle doit arriver, c’est ici que ça va passer ! ”»

Son miracle, Monique l’avait déjà entre les mains. Elle. Ce voyage. Son amie. Cette fin. Choisie.

   

Puis, les amies ont mis le cap sur Malte, Rhodes, puis les îles grecques, pour une ultime croisière au pays des dieux. S’il existait une déesse de la douleur, elle lui ferait un immense pied-de-nez. Sur le pont du bateau, Monique écrit d’un trait la lettre qu’elle veut voir publier à titre posthume quand elle aura quitté cette terre. « Je suis tellement en colère, tellement ! Une colère que je ne peux exprimer qu’en écrivant », écrit-elle.

« Elle l’a envoyée à tous ses amis avant de me la donner pour publication. Elle avait des choses à dire, elle y a surtout laissé sa colère, car sinon, durant tout ce voyage, elle était heureuse. Tout ce qu’elle voulait, c’est de tenir, jusqu’à la fin », raconte Mathilde.

Elle a tenu le coup, jusqu’en Suisse. Un chauffeur privé les a conduites en quatre jours jusqu’à Zurich, à coup de trajets de deux heures. Pas plus. Parce que la douleur, cette vieille harpie, n’allait pas se laisser larguer si facilement.

    

Fin janvier, Monique a atterri dans un petit hameau suisse, tout droit sorti d’une histoire de Heidi. On l’attendait. En quatre jours, deux médecins sont venus deux fois à son chevet, vérifier son état psychique. Des accompagnants ont discuté avec elle, recueilli ces dernières volontés.

Elle a choisi le 2 février, jour de la Chandeleur et fête des lumières, pour éteindre sa propre flamme.

« Elle était très anxieuse, elle avait peur que ce soit froid. Elle a demandé à ce qu’une personne parlant français puisse l’accompagner. Quand elle a vu la petite maison bleue où cela allait se passer, elle a eu un grand moment de paix », raconte sa complice.

Puis ce fut l’heure. Même à des milliers de kilomètres de ses proches, ces derniers étaient là, en coulisses. Étendue, Monique avait parsemé sur son corps allongé des photos de toute sa famille. Reçu par courriel la veille, un air d’opéra de Haendel, chanté en français par la fille de Mathilde, a empli la pièce quand elle a avalé le liquide létal qui luisait devant elle.

« Lâche-moi, je t’en prie, tu me fais mal. Ils ont pris ta pureté. Tu prends ta liberté. »

C’était comme si chaque parole, chaque gorgée, résumait son histoire. Vingt ans de combats, d’espoirs, d’entêtements incarnés dans un seul verre, dans un air d’opéra. Voilà, elle l’avait fait. Sa gueuse de colocataire était à la rue, elle l’avait foutue à la porte. Et les mots, eux, avaient gagné.

   

Mathilde est repartie avec, dans sa valise, les vêtements et la lettre de son amie. La lettre d’une femme de paroles, de théâtre, qui a choisi d’utiliser les mots pour faire résonner sa colère, pour dire l’injustice qu’elle ressentait.

« Tout ce qu’elle a souhaité, elle l’a eu. Quand elle est partie, je lui tenais la main. Dans cette main, il y avait celles de tous ses amis, qui étaient là, assure Mathilde. Si elle avait pu mourir ici, au Québec, ses proches auraient pu l’entourer. Elle aurait vraiment aimé mourir parmi les siens. »

Ce qu’il faut pour mourir chez Dignitas

Ne bénéficie pas qui veut des services de Dignitas, l’organisme suisse qui aide depuis 1998 des personnes malades qui souhaitent mettre fin à leurs jours. Pour être admissible, il faut :

être atteint d’une maladie mortelle, d’un handicap intolérable ou de douleurs intenables;

être capable de discernement et être suffisamment mobile pour s’administrer le traitement;

produire une lettre signée dans laquelle on demande une assistance au suicide, une autobiographie expliquant la situation familiale et plusieurs rapports médicaux récents.

Le malade doit exécuter lui-même le dernier acte du suicide : boire la substance, l’injecter dans la sonde stomacale ou ouvrir la soupape de perfusion. S’il en est incapable, Dignitas ne peut intervenir.

14 % Proportion de clients de Dignitas ayant reçu le « feu vert provisoire » qui décident ultimement d’organiser un accompagnement au suicide

201 Nombre d’étrangers ayant fait appel au suicide assisté en Suisse en 2016

131 Nombre de Canadiens ayant adhéré à Dignitas en 2016. Cinq se sont rendus en Suisse pour mettre fin à leurs jours, une baisse par rapport aux années précédentes (7 en 2015 et 11 en 2014).
2 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 25 février 2017 13 h 35

    Mourir, c'est partir beaucoup- Alphonse Allais

    Un grand merci sincère et profond pour ce témoignage qui paradoxalement pourra rendre vivante la réflexion sur la mort désirée quand on sait que cette seule certitude de l’être qui se sait mortel en effraie encore plusieurs. « Partir, c’est mourir un peu » disait le poète Edmond Haraucourt, mais « Mourir, c’est partir beaucoup» a ajouté Alphonse Allais.

    Pouvoir « choisir sa fin ». Voilà qui dit tout et qui est bien dit. En toute cohérence, il me semble que si on a aidé l'humain qui n'a pas demandé à naître à franchir la porte d'entrée de ce monde, on devrait pouvoir accueillir avec une générosité d’âme et de cœur la volonté autonome du moribond à bout de forces vitales d’être accompagné dans le couloir menant vers sa sortie au moment où il demande d'en franchir le seuil.

    Il s’agit là simplement d’accepter avec sérénité le développement de l’humanisme qui a pour valeur suprême l’être humain vu comme le sujet de sa vie réelle, concrète et incarnée et non plus comme l’objet d’une volonté surnaturelle, absente, silencieuse et indifférente.

    Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 27 février 2017 08 h 15

    Ceci aurait été tellement mieux

    «Si elle avait pu mourir ici, au Québec, ses proches auraient pu l’entourer. Elle aurait vraiment aimé mourir parmi les siens. »

    Merci Mathilde pour votre accompagnement si humain et si noble, à hauteur de la compassion.

    Je vous en prie. Demandez une entrevue avec PM Trudeau et les ministres fédérales de la Justice et de Santé.

    Que ces fins de vie en Suisse pour nos Canadiens cessent et aient lieu au pays, comme le veut notre Cour suprême.