Des infirmiers radiés pour vol de fentanyl

Le fentanyl est de 50 à 100 fois plus puissant que la morphine et 40 fois plus puissant que l’héroïne.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Le fentanyl est de 50 à 100 fois plus puissant que la morphine et 40 fois plus puissant que l’héroïne.

Le fentanyl qui inquiète actuellement les autorités publiques ne se trouve pas juste dans la rue : une dizaine d’infirmières et d’infirmiers du Québec ont été radiés temporairement depuis 10 ans pour en avoir volé en milieu de travail, allant jusqu’à priver des patients gravement souffrants de cet analgésique qui devait apaiser leurs douleurs, révèle une analyse des décisions rendues par le Conseil de discipline de l’Ordre des infirmières effectuée par La Presse canadienne.

Mais si on parle ici de 12 cas de radiation, le nombre de vols est bien plus élevé : dans la plupart des cas, les infirmiers radiés ont subtilisé du fentanyl et d’autres médicaments à plusieurs reprises. Un infirmier a même admis s’être injecté des narcotiques jusqu’à trois fois dans un quart de travail.

Dans les pires cas recensés dans les décisions de l’Ordre, des patients ont carrément été privés du médicament. Une infirmière a même remplacé le fentanyl dans une capsule par de l’eau et une autre par une solution intraveineuse de sel et d’eau.

Au syndic de l’Ordre des infirmières, on affirme n’avoir rien vu d’alarmant, pour le moment, dans les informations reçues au sujet des vols de fentanyl. Quant aux statistiques plus globales dont il dispose au sujet des problèmes de dépendance des infirmières, elles ont été stables au cours des cinq dernières années, assure-t-on.

Fait particulier, les hommes infirmiers sont représentés de façon disproportionnelle dans ces condamnations : la moitié des cas recensés concernent des hommes, alors qu’ils ne représentent que 10 % des membres de l’Ordre.

La pointe de l’iceberg ?

Au cours de la dernière décennie, 12 infirmières et infirmiers ont été radiés temporairement pour avoir dérobé du fentanyl. Mais si on ajoute à cela les vols de dilaudid et de morphine — deux autres puissants analgésiques narcotiques — dans les établissements de santé québécois, le nombre de condamnations et de radiations temporaires entre 2006 et 2016 grimpe à des dizaines de cas, selon nos estimations.

De plus, le nombre de radiations ne reflète pas le nombre de cas signalés. Seulement au cours de la dernière année, le conseil de discipline de l’Ordre des infirmières s’est penché sur 48 cas de vols de médicaments — toutes substances confondues, et non pas uniquement des narcotiques, a précisé l’Ordre — par du personnel infirmier. Bon an mal an, entre 2011 et 2016, environ une quarantaine de dossiers sont actifs, pour des enquêtes.

En entrevue, la syndique adjointe Joanne Létourneau a indiqué que l’évaluation de chaque plainte se fait au cas par cas. Certains dossiers sont fermés avant de se retrouver en conseil de discipline. Un processus de conciliation peut aussi être utilisé, a-t-elle expliqué.

Des radiations permanentes sont possibles, soutient la syndique adjointe, par exemple dans les cas de récidive. Cela n’a toutefois pas été le cas dans les décisions recensées.

Un puissant analgésique narcotique

Le fentanyl est de 50 à 100 fois plus puissant que la morphine et 40 fois plus puissant que l’héroïne. Il se revend sur le marché noir, mais les décisions rapportées par le conseil de discipline au cours des 10 dernières années ne font pas état de vente dans la rue.

Selon les conseils de discipline de l’Ordre, l’appropriation de médicaments et la consommation dans l’exercice de la profession sont des infractions considérées « parmi les plus graves » pour un professionnel de la santé.

Les personnes sanctionnées ont écopé de sanctions allant d’une radiation temporaire de six mois à trois ans, cette dernière ayant été infligée à une infirmière qui a substitué de l’eau au fentanyl avant de l’injecter au patient.

Même s’il les considère lui-même parmi les pires accrocs à la profession qu’un membre puisse commettre, l’Ordre des infirmières ne compile pas le nombre de condamnations par année pour l’appropriation de narcotiques, comme du fentanyl ou du dilaudid.

« On a beaucoup plus de demandes d’enquêtes en lien avec la négligence dans les soins et traitements que pour les problèmes de toxicomanie », fait valoir Mme Létourneau, qui relève 229 cas en cours d’étude contre 48 lors de l’année 2015-2016.

Interrogée à savoir si l’Ordre considère comme étant « important » le nombre de dossiers en cours pour des vols de médicaments, Mme Létourneau a répondu : « On a 74 000 membres alors c’est un pourcentage, pour nous, qui représente le pourcentage de la société en général ». Elle a poursuivi en affirmant que chaque demande d’enquête de ce type est inquiétante pour la protection du public, que ces dossiers sont traités rapidement et pris très au sérieux.

Suivi des cas des infirmières

Certaines infirmières radiées temporairement se voient aussi imposer une limitation d’accès aux narcotiques lorsqu’elles réintègrent leur travail. Mais pas toutes. Elles n’ont pas l’obligation de dévoiler leur radiation à un nouvel employeur.

L’Ordre publie les radiations à deux endroits, soutient Mme Létourneau, qui estime qu’il serait surprenant qu’un nouvel employeur ne fasse pas de vérification.

Au ministère de la Santé du Québec, on ne possède pas non plus de données sur les vols de narcotiques et de médicaments dans les établissements. Il n’était donc pas en mesure de dire si ce problème connaît une augmentation ou une réduction.

Le ministère a précisé que la gestion des narcotiques dans les établissements de santé relève des pharmaciens, qui ont donc la responsabilité de s’assurer que leurs mesures de protection sont suffisantes et permettent d’éviter les vols.

Quant à la Fédération interprofessionnelle de la santé au Québec (FIQ), elle n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue.


 
2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 30 janvier 2017 08 h 36

    Seulement radiés?

    J'espère que ces voleurs ont aussi été congédiés et surtout poursuivis au criminel.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 30 janvier 2017 08 h 54

    De la nécessité de bien réagir à la détresse de collègues de travail

    L'une des choses m'ayant le plus chagriné pendant mes 27 années d'enseignement universitaire de la déontologie professionnelle infirmière (1984-2011) est le fait que l'OIIQ n'ait pas ou ne publie pas de véritable programme d'aide aux infirmières et infirmiers aux prises avec un problème de consommation de drogues ou d'alcool, se fiant probablement aux programmes patronaux. À l'opposé, le Collège des médecins offre depuis longtemps l'entraide structurée et amicale de médecins collègues au travail, permettant ainsi à la personne de travailler avec l'aide et sous la surveillance de collègues pouvant intervenir au bon moment. J'espère que la situation a changé et que les infirmières, infirmiers, ordres professionnels et syndicats délaissent effectivement de plus en plus la notion de bonne ou de mauvaise infirmière au profit de celle d'infirmière à risque ayant besoin d'aide.