Quatre accusations… et beaucoup de questions

La loi P-38 vise la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.
Photo: Mark Hubskyi Getty Images La loi P-38 vise la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.

Deux accusations de meurtres prémédités, deux autres de tentatives de meurtre : Frédérick Gingras, auteur d’une cavale meurtrière dimanche soir, subira une évaluation psychiatrique à l’Institut Pinel afin de déterminer s’il est apte à subir un procès. Mais son dossier soulève une série de questions sur la capacité des milieux de la santé et de la justice à prévenir ce genre d’événements.

Âgé de 21 ans, M. Gingras a comparu mardi après-midi au palais de justice de Montréal. À la sortie de l’audience, son avocat a évoqué une « problématique de santé mentale » qui justifie une demande d’évaluation psychiatrique qui sera faite dans les cinq prochains jours. Il demeurera détenu au fil du processus.

Son histoire a beaucoup fait réagir mardi. « Pourquoi, en santé mentale, il faut attendre qu’une personne soit dangereuse avant qu’elle puisse être soignée autrement que volontairement ? demande en entretien Hélène Fradet, directrice générale de la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale (FFAPAMM). Ça n’a aucun sens. On accepte que des gens tombent entre les mailles du filet en raison de lois mal adaptées », soutient Mme Fradet.

Le problème, c'est toujours: comment faire pour soigner des gens qui refusent d'être soignés?

C’est qu’à première vue, le cas de M. Gingras interpelle les limites de la loi P-38, qui vise la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui. « La loi nous limite beaucoup, indique Olivier Farmer, chef du service de psychiatrie urbaine du CHUM. Pour avoir une intervention coercitive et traiter quelqu’un contre son gré, il faut que la personne présente un danger potentiel grave et immédiat. S’il n’y a pas ça, on ne peut pas la garder, même si elle est malade. »

Rappel des faits : dimanche soir, Frédérick Gingras — dont les problèmes de consommation et de psychose étaient connus du système — aurait tué un premier individu dans un logement de Montréal-Est, où des stupéfiants ont été retrouvés. Puis, vers 23 h, il aurait abattu près d’un Tim Horton une mère de famille qui était venue chercher sa fille après un quart de travail.

L’homme aurait ensuite tiré un coup de feu en direction d’une voisine ; volé le véhicule de sa deuxième victime ; fait un accident ; pris la fuite à pied ; forcé un homme à lui remettre les clés de sa voiture après lui avoir tiré dessus (blessure légère) ; pris de nouveau la fuite avant d’être arrêté après une poursuite jusque sur la Rive-Sud.

Selon un témoignage livré mardi par sa mère dans La Presse et au 98,5 FM, Frédérick Gingras a fait « psychose par-dessus psychose » depuis quatre ans. Elle raconte qu’il écrivait des lettres au diable. Il y a quelques semaines, il a été condamné à un jour de détention après l’avoir frappée. Il suivait un traitement psychiatrique comprenant des injections d’un médicament antipsychotique (il n’aurait pas pris sa dernière dose), et avait fréquenté un centre de désintoxication.

Sa mère dit qu’elle voulait qu’il soit interné, mais qu’« il n’y a pas de place pour ce monde-là. Il n’y a rien, fuck all ».

   

Coordination

Interrogés mardi, plusieurs experts soulevaient qu’un cas comme celui de Frédérick Gingras n’est pas unique. « Un jeune homme dans la vingtaine avec des problèmes de santé mentale et de consommation, j’en vois tous les jours au centre-ville de Montréal », dit Olivier Farmer.

Il note que Frédérick Gingras a bénéficié de plusieurs services. « Il avait une psychiatre, il a fréquenté un centre de désintox… Le problème ne semble pas être un manque de services. Le problème, c’est qu’avec une confluence de problèmes et des acteurs qui s’occupent chacun d’un morceau de problème, il n’y a souvent pas de coordination et les interventions sont difficiles », affirme M. Farmer.

Des solutions existent pourtant et sont en place à Québec et à Montréal, relève le spécialiste : celles de centres qui proposent des équipes intégrées — avec psychiatres, travailleurs sociaux, suivi prolongé, etc. « Mais ces équipes ne sont pas déployées à la hauteur [promise par le] Plan d’action en santé mentale. Ça, c’est un problème. »

Dangerosité

L’autre grand enjeu, c’est celui du moment où le « système » peut intervenir. « Le problème, c’est toujours : comment faire pour soigner des gens qui refusent d’être soignés ? relève Gilles Chamberland, directeur des services professionnels à l’Institut Pinel. Contrairement aux autres maladies, en psychiatrie, plus on est malade, moins on veut être soigné. »

Mais la société a fait des choix, rappelle-t-il : à moins d’être un danger, quelqu’un ne peut pas être soigné contre son gré. « C’est pour ça que des gens arrivent à l’urgence et en ressortent 24 heures plus tard, au grand dam de leur famille. »

Cette exigence devrait être assouplie, pense M. Chamberland. Il prône ainsi l’instauration d’un nouveau critère permettant de forcer un individu à être évalué (et soigné) sans attendre qu’il devienne dangereux : « On devrait pouvoir faire valoir qu’une personne qui a déjà un diagnostic est tellement malade qu’elle n’est pas capable de demander des soins pour elle-même. En faisant cela — et ça se fait en Ontario —, on sortirait du critère du danger pour entrer dans la prévention. »

La solution plaît à Hélène Fradet, même s’il « est toujours préférable d’être soigné sur une base volontaire ». Autre axe à étudier, selon la FFAPAMM : permettre un certain échange d’information entre les proches d’un malade et le professionnel qui le traite. « La famille qui veut aider ne connaît souvent même pas le diagnostic », dit-elle.

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a refusé de commenter le dossier mardi.

7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 décembre 2016 02 h 18

    Qu’ajouter ?

    « Le problème, c’est toujours : comment faire pour soigner des gens qui refusent d’être soignés ? » (Gilles Chamberland, Directeur, Services professionnels, Institut Philippe-Pinel de MTL)

    Bien que l’affaire Gingras suscite quelques émotions de société, il n’en demeure pas moins qu’elle représente tout un défi-enjeux en matière d’intervention ou de prévention !

    En effet, le questionnement de Chamberland, rappelant celui d’un des Curateurs publics du Québec sur ou concernant cette incapacité légale d’aider ou de venir en aide à un itinérant vivant ou préférant vivre et habiter un tunnel plutôt que d’accueillir des services d’appoint (dans les années 2000), évoque la nécessité de permettre au législateur la possibilité d’établir ou de réinstaurer des mécanismes susceptibles de pallier aux effets pernicieux, ou involontaires, d’un système de services qui, d’origine psychiatrique, reposerait sur des composantes humaines encore à découvrir et à retravailler !

    Avant de penser que certains types de gens, ou de personnes, refuseraient d’être « soignés », serait-il audacieux d’inviter le milieu psychiatrique à revisiter tout autant la forme que sa manière de « soigner » autrement-ailleurs qu’uniquement avec des produits et spécialités pharmaceutiques ?

    Qu’ajouter ? - 7 déc 2016 -

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 7 décembre 2016 03 h 35

    Aller au-delà du diagnostic médical et de la notion de dangerosité immédiate

    Sauf erreur, dans son rapport sur la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, le Bureau de la sécurité des transports du Canada indique que la survenance de 15 éléments ont permis cette tragédie et qu'il aurait suffi que l'un d'eux ne se réalise pas pour que le pire soit évité. Ce que je me demande, c'est pourquoi on ne se questionne pas semblablement à propos du genre de tragédie actuel. Pourtant, il revient régulièrement dans l'actualité.

  • Christian Labrie - Abonné 7 décembre 2016 06 h 28

    Garde en établissement vs ordonnance de traitement

    Le critère de dangérosité s'applique pour la garde, contre le gré du patient, dans un établissement. Mais il n'est pas nécessaire à ce que je sache pour l'ordonnance de traitement, qui nécessite cependant que le patient soit inapte.
    Plusieurs des dispositions régissant tout cela sont dans le code civil, y compris l'échange d'information avec la famille. Ce n'est pas une mince affaire que de changer le code civil.

  • Denis Paquette - Abonné 7 décembre 2016 07 h 16

    des gens qui ont le jugement altéré

    attendre qu'un malheur arrive n'est-il pas une négligence majeur, il ne s'agit pas de contrer les libertés, mais de pouvoir identifier les gens a risque, que les proches ne sachent pas a quoi s'en tenir est idadmisible, que les diagnostique soient des secrets dont memes les familles ignorent, n'est ce pas de la négligence, de ne pas partager ces informations et surtout pouvoir intervenir, comment voulez vous que des gens qui ont le jugement altéré sache leur propre condition

  • Brian Monast - Abonné 7 décembre 2016 08 h 05

    Interner ou soigner contre son gré?

    Ce sont deux choses passablement différentes. Est-on sensible à cette différence dans le milieu? Qui d'autre, à part le/la principal/e intéressé/e pourrait avoir intérêt à y être sensible?

    Suffit-il de dire que la folie est une maladie pour se croire autorisé de modifier une personne contre son gré? Pourquoi ne pas droguer en permanence les criminels, à ce compte-là?

    Mais allez donc remettre en question un «système» qui se charge d'organiser tout et bien pour le meilleur des mondes...

    Je pose des questions, c'est tout. Que des «personnalités instables» posent de graves difficultés sociales ne fait pas de doute. Ce sont les réponses présumées évidentes au problème avec lesquelles je ne suis pas sûr d’être à l’aise.