Le tuteur dépose un rapport accablant - Saint-Charles-Borromée: c'est toute l'organisation qui va mal

Dépêché au CHSLD Centre-Ville en décembre dernier après les mauvais traitements exercés à l'endroit d'une résidente lourdement handicapée et le suicide hautement médiatisé de son directeur, Léon Lafleur, Léonard Vincent a livré hier un verdict très sévère sur les maux qui grugent la résidence Saint-Charles-Borromée. Des maux qui débordent les dérapages de certains employés.

Les problèmes à la résidence Saint-Charles-Borromée dépassent de loin l'attitude irrespectueuse adoptée par quelques employés, a affirmé hier Léonard Vincent, le fondé de pouvoir du ministre de la Santé. M. Vincent conclut à un manque généralisé de rigueur administrative dans toutes les sphères du CHSLD Centre-Ville et des lacunes flagrantes en ce qui à trait à la formation du personnel.

Deux mois après son arrivée en poste, l'homme de confiance du ministre de la Santé, Philippe Couillard, chargé de faire le grand ménage dans cet établissement éclaboussé par le scandale en novembre 2003, pose un diagnostic qui n'est pas tendre.

S'il confirme le manque de civisme et de respect de «certains» employés, qui découle d'un sérieux problème de gestion des ressources humaines, il conclut en outre à un «manque de rigueur généralisé» dans toute la gestion de l'organisation.

M. Léonard constate un laxisme qui affecte tant la gestion administrative quotidienne du CHSLD Centre-Ville, que la gestion du personnel, où l'absence de règles claires, de «suivis» et «d'évaluations» objectives semblent avoir ouvert la voie à une certaine culture du laisser-aller et à un manque de «leadership organisationnel».

«Quand vous lisez que je parle de rigueur administrative à toutes les trois lignes, ça vous laisse deviner ma conclusion générale. Mais c'est ma vision à moi, de gestionnaire», a-t-il dit avec diplomatie, en entrevue au Devoir, refusant toutefois de juger le travail fait par l'ex-directeur du CHSLD, Léon Lafleur, qui s'est enlevé la vie quelques jours après la médiatisation des graves écarts de conduite de certains employés de la résidence Saint-Charles-Borromée.

Même si la majorité des employés prend soin des résidents avec compétence et dévouement, l'administrateur provisoire confirme «qu'une minorité d'employés résiste à l'adoption des valeur promues par l'organisation».

Selon M. Vincent, cela se traduit par de la familiarité excessive et du tutoiement non désiré avec les résidents. «On ne change pas des valeurs comme ça», a-t-il dit hier. Par ailleurs, ce dernier nie qu'il existe un noyau d'employés récalcitrants, reliés au syndicat, qui fasse la loi à l'intérieur de l'établissement. «Je ne crois pas à la notion de complot, de groupes organisés. On parle d'individus seuls, répartis dans l'organisation», a indiqué M. Vincent, affirmant avoir une «excellente collaboration» avec le syndicat, qui vient d'ailleurs de faire adopter en assemblée générale une politique de tolérance zéro à l'égard du manque de respect envers les résidents.

Cela dit, si ces «quelques» personnes récalcitrantes refusent d'adhérer aux valeurs de respect du CHSLD, «des mesures devront être prises» a insisté M. Vincent. Mais avant de sévir, ce dernier affirme vouloir d'abord faire des corrections.

Selon l'émissaire du ministre, plus d'une cinquantaine de mesures disciplinaires — un «taux beaucoup plus élevé qu'ailleurs» — ont d'ailleurs été prises envers des employés depuis deux mois, dont seulement une douzaine avaient trait à des problèmes de comportements. Une employée à l'administration, jugée inapte à remplir ses fonctions, a aussi été congédiée, a indiqué M. Vincent.

Pas de révisions

des sanctions

Il n'est toutefois pas question de revenir sur les sanctions imposées en 2003 aux employés impliqués dans les mauvais traitements psychologiques infligées à la résidente lourdement handicapée, qui a dû enregistrer les propos disgracieux tenus par ces employés pour se faire entendre par l'ancienne administration. «Je n'étais pas là pour refaire l'histoire et réévaluer les décisions prises. Pour moi, ce qui est important, c'est de faire des constats sur des réalités actuelles», a-t-il dit. Ces employés sont d'ailleurs toujours à l'emploi du CHSLD Centre-Ville et occupent les mêmes fonctions, a indiqué M. Vincent.

Côté formation, le rapport constate aussi des lacunes importantes: «Le personnel ne possède pas l'ensemble des connaissances, des compétences et des attitudes requises pour répondre aux besoins spécifiques de la clientèle.»

Et selon M. Vincent, la lourdeur de la clientèle de Saint-Charles-Borromée — où 25 % des résidents souffrent de troubles de comportement et le tiers doivent communiquer par son, par ordinateur ou à l'aide d'un code de couleurs — suppose une formation poussée au niveau des pathologies qui fait visiblement défaut à plusieurs employés.

Le rapport fait aussi état de lacunes dans la gestion de la pharmacie, où l'acheminement des médicaments aux patients connaît de délais, et confirme l'existence d'un climat organisationnel «fragile et tendu», où la gestion du personnel laisse à désirer.

Les retards, le non-respect des horaires de travail et les absences sont fréquentes, a indiqué M. Léonard. «L'assiduité au travail et le port de la carte d'identité sont des éléments de base. Il faut des règles plus strictes face à ces écarts qui ne touchent pas la majorité des employés», a-t-il dit en entrevue.

Pour ce qui est de la gestion des plaintes, le fondé de pouvoir conclut à un traitement sans faille... jusqu'à l'application des remèdes. «Le traitement des plaintes est excellent, mais l'organisation a de la difficultés à passer aux gestes concrets», précise-t-il.

Dotées d'un budget annuel de 31 millions, les deux résidences du CHSLD Centre-Ville, Saint-Charles-Borromée et le manoir de l'Âge d'or, logent plus de 500 résidents, comptent quelque 750 employés et recrutent 150 bénévoles.

Doté au départ d'un mandat de 120 jours, Léonard Vincent a indiqué qu'il demandera au ministre Couillard de prolonger son mandat jusqu'au mois de mai ou juin, afin de s'assurer que la majorité des redressements qu'il suggère aient pu être amorcés. Ce dernier invite d'ailleurs le Collège des médecins et l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), ainsi que le curateur public et le protecteur des usagers à collaborer pour redresser la barre dans cette institution.

Hier, le syndicat des employés de Saint-Charles-Borromée, affilié à la CSN, a une fois de plus décidé de rester muet. «On ne fera aucun commentaire sur ce rapport pour l'instant. Si nous avons l'intention d'en faire, nous contacteront les journalistes». Pourquoi? «Parce que c'est comme ça», a indiqué au Devoir le président du syndicat, Sylvio Robinson.

Par ailleurs, l'avocat qui représente la famille de la résidente handicapée et plusieurs autres résidents, Me Jean-Pierre Ménard, s'est dit fort heureux des conclusions de ce rapport «qui vient corroborer plusieurs des dénonciations faites par ses clients». «C'est un bon premier pas, mais c'est clair qu'il va falloir s'attaquer à la question de la qualité des soins au cours des prochains mois», a-t-il noté.

Dans un rapport adressé à M. Vincent le 17 décembre dernier, les familles des résidents pressaient en effet le fondé de pouvoir d'enquêter sur les accidents non rapportés, sur le manque d'hygiène ainsi que sur le manque de suivis médical et infirmier dont souffraient les résidents. Selon ces familles, il presse de revoir les politiques liées à la contention et de réévaluer les compétences du personnel infirmier.

Selon Me Ménard, ces familles se montrent toutefois forts déçues que de nouvelles sanctions n'aient pas été imposées par le fondé de pouvoir aux employés fautifs qui, sous l'ancienne administration, n'avaient écopé que de trois jours de suspension. «On pense qu'il faut éviter de créer une impunité. On a demandé de rouvrir le dossier», a dit hier Me Ménard.