La prévention sacrifiée sur l’autel de l’austérité

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Les infirmières répètent ad nauseam, depuis plusieurs années, qu’il serait possible d’améliorer le système de santé et de rendre le réseau plus performant en misant davantage sur la prévention.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les infirmières répètent ad nauseam, depuis plusieurs années, qu’il serait possible d’améliorer le système de santé et de rendre le réseau plus performant en misant davantage sur la prévention.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le gouvernement libéral a retranché 33 % au budget des directions régionales de santé publique en mars 2015 : à moyen et long termes, la population risque d’en souffrir grandement. Et voilà qu’une nouvelle Politique de prévention en santé a pris forme sur papier… pour tenter de limiter les dégâts ou pour mieux faire ? La Confédération des syndicats nationaux (CSN) se prononce.

De façon générale, les divers intervenants en santé reconnaissent le bien-fondé des neuf cibles déterminées par l’appareil gouvernemental ; elles sont susceptibles de réussir à améliorer l’état de santé et de bonifier la qualité de vie de la population. Mais il se pose un problème de fond à double volet : il sera pratiquement impossible de réparer les dommages causés par les coupes budgétaires majeures, et les fonds adéquats pour l’application des nouvelles mesures proposées manquent à l’appel.

Ce dont fait état Jean Lacharité, vice-président de la CSN : « On ne dispose pas des moyens pour développer les orientations mises en avant. » Il donne plutôt un exemple qui va à l’encontre de la volonté politique affichée : « On veut soutenir et améliorer le développement global des enfants et favoriser l’accès à des services éducatifs à l’enfance aux familles défavorisées. » Et comment agit le gouvernement dans ce sens-là ? « Il fait exactement le contraire et il est en train de démanteler le réseau des centres de la petite enfance [CPE] par ses politiques de garde privilégiant les garderies privées. »

Il détermine d’autres objectifs « qu’on sera incapable d’atteindre dans le cadre d’un régime d’austérité » et fait appel à un mémoire soumis par la Confédération, en novembre 2015, dans le cadre de la consultation sur la nouvelle politique : « On y parlait de services éducatifs à l’enfance, de logement et de salaire minimum. On abordait de tels sujets parce qu’il faut s’attaquer aux déterminants sociaux en prévention. »

Le contraire de la parole aux actes

Il cite à ce sujet les propos du premier ministre Philippe Couillard : « Le système de santé lui-même ne compte que pour 30 % des déterminants de la santé globale d’une population, et le reste est constitué des éléments suivants : le niveau socioéconomique, l’emploi et les conditions de travail, l’éducation, les habitudes de vie, l’environnement physique, la petite enfance, le tissu et le soutien social, ce qui inclut l’expression culturelle. » Il poursuivait avec ces mots lors du discours inaugural à l’Assemblée nationale après la dernière élection : « On le voit : plusieurs de ces éléments sont influencés par les choix d’un gouvernement. »

Jean Lacharité se montre à tout le moins perplexe à la suite de ce discours : « En examinant les faits, M. Couillard va exactement à l’encontre de ce qu’il dit lui-même à l’endroit de notre système de santé. »

Il assure que la CSN prend position à ce sujet : « Il faut bien sûr s’attaquer aux déterminants socioéconomiques ; et notre revendication d’un salaire minimum à 15 $ l’heure s’inscrit comme une mesure pour les mettre en valeur. » Des salariés mieux nantis jouissent d’une meilleure alimentation, ce qui a des effets bénéfiques sur leur santé. Des logements de qualité à prix abordable viennent à leur tour apporter une contribution à la qualité de vie et à la santé.

Les nombreux pots cassés

Bon nombre de dirigeants en matière de santé publique ont été renversés quand ils ont appris que le gouvernement sabrait leur budget d’une façon majeure ; de violentes critiques ont fusé de toutes parts sur le fait que tout l’aspect de la prévention en santé était de la sorte mis au rancart.

Jean Lacharité partage leur point de vue : « Ce n’est pas rien, et on parle de 33 % de compressions budgétaires pour l’année 2016, ce qui représente une catastrophe. Sur un budget de 72 millions de dollars, on a coupé 27,3 millions dans un volet fondamental en matière de prévention. Il y a là le tiers du budget qui est amputé et il y a forcément des conséquences épouvantables sur la mission de la santé publique. »

Les personnels sont touchés par cette mesure : « Il y a eu des suppressions de postes un peu partout. Le Directeur de santé publique de Montréal prévoyait d’en couper de 60 à 70 juste à cet endroit. Quand on sabre à ce point le personnel professionnel et technique dans un département, il en résulte que la mission en santé publique ne peut plus s’exercer de manière adéquate. »

Pour les gens qui demeurent en fonction, « il en découle une surcharge de travail qui s’accompagne d’une démotivation, parce que, lorsqu’on n’arrive plus à suffire à la tâche, la satisfaction professionnelle s’en ressent ». Toutes les missions sont touchées : « La protection, la prévention, la surveillance et la promotion de la santé. Aucune d’elles n’est actuellement à l’abri d’un manque de ressources. »

La population risque d’écoper elle aussi à plus long terme : « Quand on parle de prévention, les effets peuvent être ressentis 15 ou 20 ans plus tard. » Les politiciens peuvent dormir tranquilles : « Comme les élections se déroulent tous les quatre ans, il est clair que les répercussions en matière de prévention ne se feront pas sentir pour eux demain matin ou durant cette période de temps là. »

Le discours infirmier

De leur côté, les infirmières répètent ad nauseam, depuis plusieurs années, qu’il serait possible d’améliorer le système de santé et de rendre le réseau plus performant en misant davantage sur la prévention. Jean Lacharité appuie leur point de vue : « Elles ont absolument raison. On est dans un système où tout est centré sur le curatif. »

Il en va de même avec l’hospitalocentrisme résultant des mesures que le ministre Barrette a créées avec son projet de loi 10. Il a intégré la santé publique dans l’ensemble des autres missions, dont celles qui sont de nature hospitalière ou à caractère jeunesse.

Pour sa part, « la centrale a toujours craint que les missions à caractère social soient nettement diluées dans ce contexte hospitalocentriste là, en vertu duquel les budgets risquent de ne pas être protégés. Voilà ce qui s’est produit avec les coupes de l’ordre de 33 % ».

Comme les élections se déroulent tous les quatre ans, il est clair que les répercussions en matière de prévention ne se feront pas sentir pour eux demain matin ou durant cette période de temps là